Décryptage économique #14 - Juin 2024

Quand la consommation va, tout va… mieux

Plusieurs cadies de supermarchés
  • Publication
  • 06 juin 2024

Les indicateurs économiques de cette première partie de l’année 2024 sont plutôt rassurants et viennent confirmer la résilience de la zone euro. Face aux vents contraires qui ont secoué l'économie mondiale, la plupart des pays européens s’en sortent mieux que prévu grâce à la reprise progressive de la consommation privée.

 

La poursuite de la désinflation laisse penser que la Banque centrale européenne (BCE) va agir dès le mois de juin 2024 pour abaisser ses taux directeurs. Ce desserrement monétaire semble être déjà ancré dans les anticipations de croissance. Les perspectives d’assouplissement des conditions financières et d’amélioration de la demande interne devraient renforcer la confiance des entreprises européennes.

 

Il subsiste néanmoins quelques inquiétudes en raison du retard accumulé par les pays membres de la zone euro depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine. L'économie allemande, en particulier, a été fortement impactée par la crise énergétique et peine à se redresser face à des coûts de production structurellement plus élevés. De son côté, la France s'efforce de trouver la voie de la réindustrialisation. Face à la concurrence américaine et chinoise, les pays européens tardent à relever le défi. La lenteur de la construction européenne entrave leur capacité à garantir une compétitivité durable.

Tour d’horizon : un début d’année en demi-teinte

Le différentiel de croissance persistant entre l’Europe et les États-Unis suscite des inquiétudes.

De 8% en 1985, l’écart entre le PIB des deux zones atteint 38% en 2022. Depuis la crise financière de 2008, l’Europe a quasiment stagné, avec une augmentation de sa production totale de seulement 2,8% en 14 ans, tandis que le PIB américain augmentait de 72% pendant la même période.

38%

Écart entre le PIB de l’Europe et des États-Unis en 2022, contre 8% en 1985

Ce décrochage européen s’est accentué depuis la guerre en Ukraine en raison de l'augmentation de la facture énergétique liée à l'arrêt de l'approvisionnement en gaz russe bon marché. À l'inverse, les États-Unis, premier producteur mondial de pétrole et de gaz, ont été relativement épargnés par les conséquences inflationnistes du conflit russo-ukrainien. Cependant, ils font face à une inflation interne alimentée par des plans de soutien et de relance mis en place depuis la crise sanitaire, qui ont maintenu une dynamique de consommation élevée chez les ménages américains.

Par ailleurs, des deux côtés de l'Atlantique, les banquiers centraux ont lutté pour juguler l’inflation depuis 2022 en adoptant des politiques de resserrement monétaire, avec des effets et des conséquences différents en raison de la nature distincte des pressions inflationnistes.

Ainsi, selon les estimations du Fonds monétaire international (FMI), l'économie américaine devrait croître de 2,7% en 2024, tandis que celle de l'Europe connaîtrait une progression plus modeste, à 0,8%. Pour autant, la croissance des deux côtés de l’Atlantique sur le premier trimestre est quasi-équivalente avec 0,3% (t/t) pour la zone euro et 0,4% (t/t) aux États-Unis. L’économie américaine reste portée par une consommation soutenue mais qui pourrait s’étioler au cours des prochains trimestres avec la poursuite de taux d’intérêt élevés. Alors que, du côté européen, la perspective de détente monétaire dans un contexte de rattrapage salarial pourrait venir peu à peu doper la croissance. Il faudra pour autant attendre 2025 pour constater une nouvelle convergence des taux de croissance entre les États-Unis et la zone euro, avec des hausses de PIB proches de 2%.

0,8%

Croissance économique en Europe en 2024 vs. 2,7% aux États-Unis (FMI)

En Chine, les exportations de produits manufacturiers se montrent plus toniques que prévu et permettent de stimuler l’activité globale. Ainsi, le PIB sur les trois premiers mois de l’année enregistre une progression en rythme annuel de 5,3%. Mais la crise immobilière se poursuit et l’atonie de la demande, avec une consommation toujours fragile, continue d’inquiéter. Deux des trois grandes agences de notation (Fitch et Moody‘s) ont dégradé la note souveraine chinoise. Leur décision s’explique par l’enlisement du secteur immobilier et la soutenabilité des finances publiques sur le long terme. Rappelons que la croissance reste soutenue par les investissements publics massifs dans les nouvelles technologies et les infrastructures. Si la politique de l’offre fonctionne à plein régime, des risques de surcapacité émergent tandis que, des deux côtés de l'Atlantique, la volonté de se protéger contre une production chinoise ultra-subventionnée provoquant, de fait, des distorsions de concurrence, se renforce. Aux États-Unis, le recours aux barrières douanières se développe. Cette nouvelle forme de protectionnisme, initiée par Donald Trump, est poursuivie par l'actuel président. Joe Biden a en effet emboîté le pas et annoncé des droits de douane supplémentaires sur 18 milliards de dollars d'importations chinoises dans l’éventualité de sa réélection en novembre 2024.

La France entraperçoit le retour de la consommation

Dans ce contexte de tensions commerciales et de guerre économique, l’économie française tente de résister.

Comme nous l’avions anticipé lors de notre scenario central de début d’année (2024 : l’économie française à la recherche de facteurs de réassurance), 2024 devrait être marquée par deux phases distinctes. Sur la première partie de l’année, l’augmentation des dépenses des ménages devrait se confirmer, permettant ainsi de rassurer les entreprises quant à leurs carnets de commandes, ce qui de facto pourrait déclencher un regain de leur investissement.

Sur la première partie de 2024, l’augmentation des dépenses des ménages devrait se confirmer, rassurant les entreprises quant à leurs carnets de commandes, ce qui pourrait déclencher un regain de leur investissement.

  2023 T4 2023 T1 2024 2024 (acquis)
PIB 0.9 0.1 0.2 0.5
Dépenses des ménages 0.6 0.2 0.4 0.7
Dépenses des APU* 0.5 0.5 0.6 1.2
Investissement 0.6 -0.9 0.3 -0.3
dont entreprises 2.6 -0.8 0.5 0.3
dont ménages -6.9 -2.1 -1.5 -4.4
dont APU 4.6 0.4 1.5 2.8
Exportations 1.8 0.4 0.5 1.2
Importations -0.2 -2.3 0.2 -1.3
Variations de stocks -0.5 -0.9 -0.2 -0.8

*APU : administrations publiques

Les premiers indicateurs semblent confirmer ces anticipations. La consommation retrouve progressivement son dynamisme. Après une période prolongée d'attentisme, les ménages renouent ainsi avec leur dynamique de dépenses habituelle. Au premier trimestre 2024, la consommation affiche une hausse de 0,4% par rapport au trimestre précédent. Les dépenses privées sont particulièrement soutenues dans le secteur alimentaire (+0,5%) et les services (+0,7%), tandis qu'elles stagnent pour les biens manufacturiers. En mars, on note une augmentation des achats de biens durables et d'habillement-textile, avec des progressions respectives de 1% et 1,3%. Ces indicateurs laissent entrevoir une poursuite des achats, en phase avec le regain de confiance des ménages.

La reprise de la consommation demeure en corrélation avec l’amélioration de la confiance. Le moral des ménages a en effet repris progressivement des couleurs après avoir atteint un point bas en 2022, qui s’est prolongé jusqu’à la première partie de l'année suivante.

Les inquiétudes concernant l'évolution des prix à la consommation se sont atténuées. Cependant, les prix ne retrouveront pas les niveaux d’avant-crise. De nouveaux repères se sont installés, notamment avec la prise de conscience que les prix de l’énergie resteront durablement élevés.

Le moral des ménages a repris progressivement des couleurs après avoir atteint un point bas en 2022, qui s’est prolongé jusqu’à la première partie de l'année suivante.

Cette reprise progressive de la consommation s'explique en partie par la poursuite de la désinflation. Les prix à la consommation ont enregistré une hausse de 2,2%, suggérant que l'inflation, qui avait marqué les deux dernières années, est désormais derrière nous. Par ailleurs, le pouvoir d'achat des ménages s'améliore grâce au rattrapage des salaires par rapport à l'inflation. Selon l'INSEE, au quatrième trimestre 2023, le revenu disponible brut (RDB) des ménages a augmenté de 1,1%, tandis que le pouvoir d'achat du RDB a progressé de 0,8% par rapport au trimestre précédent. Cette tendance devrait se maintenir au premier semestre 2024, avec une inflation de plus en plus maîtrisée.

À cela vient s’ajouter l’emploi qui reste, en dépit d’une croissance atone, sur une belle dynamique. Au premier trimestre 2024, l’emploi salarié privé a progressé de 0,2%, soit 50 500 emplois supplémentaires. Il excède son niveau d’avant-crise sanitaire de 1,2 million d’emplois. Il rebondit en particulier dans le secteur marchand, en enregistrant une hausse de 48 000 emplois. Un seul secteur continue d’afficher des résultats inquiétants. Dans la construction, l’emploi salarié baisse de 0,5% au premier trimestre, soit un recul de 7 900 emplois. En outre, le taux de chômage reste quasi stable sur le premier trimestre 2024, à 7,5% de la population active. 

+0,2%

Progression de l’emploi salarié privé au 1er trimestre 2024

Une inflation maîtrisée, des taux d’intérêt en baisse

Les dérives inflationnistes semblent avoir été maitrisées. En avril, les prix à la consommation ont progressé de 2,2% sur un an en France.

Ce recul graduel de l’inflation s’explique par une progression moindre des prix des biens alimentaires hors produits frais (+1,5%, contre 2,7%). Les prix des services affichent, en revanche, une hausse stable à 3%.

En zone euro, l’inflation ralentit de même progressivement, enregistrant en avril une hausse de 2,4%. Cette tendance à la désinflation s’est inscrite dans l’ensemble des pays de la zone euro et laisse penser que la politique monétaire va de fait s’assouplir.

Ainsi, la BCE devrait annoncer la fin du resserrement monétaire avant la Réserve fédérale (Fed). Ses taux directeurs pourraient commencer à baisser dès juin 2024. Les États-Unis, en avance de cycle, se retrouvent face à une dynamique économique qui les pousse à la prudence en matière d’inflation. En situation de plein emploi, les pressions salariales persistent, et le mouvement désinflationniste n’est pas encore garanti. Lors de sa dernière réunion, la Fed n’a pas écarté la possibilité de pressions inflationnistes continues. Dans ce contexte, la baisse des taux directeurs américains ne devrait intervenir qu’à partir de l’automne.

Le découplage des politiques monétaires des deux côtés de l’Atlantique serait alors inédit. Depuis l’avènement de la zone euro, en effet, la baisse des taux a toujours été initiée par la Fed. Toutefois, ce découplage devrait rester temporaire, étant donné le risque d’un atterrissage brutal de l’économie américaine si les taux d’intérêt se maintenaient durablement à des niveaux trop élevés.

Par ailleurs, on observe que les marchés financiers européens ont déjà intégré le recul des taux longs dans leurs cours. Des baisses plus prégnantes de taux d’intérêt ne semblent donc pas être envisageables sur le très court terme. Les perspectives d’une détente plus massive des taux d’intérêt en zone euro ne devraient intervenir qu’à partir du moment où la Fed emboîte le pas de la BCE et commence à assouplir ses conditions de financement. Comme les taux directeurs américains ne devraient être abaissés qu’à partir de l’automne, il faudra sans doute attendre le dernier trimestre 2024 pour constater une véritable détente sur les taux d’intérêt européens et notamment français.

Il faudra sans doute attendre le dernier trimestre 2024, après l’abaissement des taux directeurs américains, pour constater une véritable détente sur les taux d’intérêt en France.

Des entreprises toujours sur une belle dynamique

Malgré des taux d’intérêt campant à des niveaux bien moins attractifs et une conjoncture heurtée, les entreprises ont continué de résister début 2024.

En effet, contre toute attente, les entreprises françaises ont enregistré une progression de leur investissement de 0,5% (t/t) au premier trimestre 2024. Rappelons que, lors du dernier trimestre 2023, toutes les composantes de la demande interne affichaient des performances inquiétantes, avec une consommation privée au ralenti et un investissement en recul à la fois des entreprises et des ménages. L’année 2024 commençait donc sous de mauvais auspices. Mais la poursuite de la désinflation a fini par rassurer les Français quant à leur pouvoir d’achat et a permis d’offrir de nouvelles perspectives d’assouplissement des conditions financières. De ce fait, avec la reprise progressive de consommation des ménages, la confiance des entreprises s’améliore, en particulier dans le secteur des services. L’indice PMI des directeurs d’achat dans ce secteur dépasse pour la première fois depuis près d’un an le seuil de 50, ce qui indique une expansion de l’activité.

+0,5%

(t/t) Investissement des entreprises françaises au 1er trimestre 2024

Nous avions anticipé en ce début d’année une pause des investissements sur la première partie de 2024. Les entreprises s’étaient en effet montrées résilientes en 2023 en continuant à investir. Face à l’atonie de la croissance, il était attendu qu’elles se montrent plus attentistes en ce début d’année, espérant une reprise de la consommation. Mais les firmes françaises sont restées sur une belle dynamique en dépit de la morosité conjoncturelle. Leur investissement a progressé de 0,5% sur les trois premiers mois de l’année. Une performance notable dans un contexte de taux d’intérêt qui demeuraient à des niveaux relativement restrictifs. Selon l’INSEE, l’investissement global est porté par l’augmentation de l’investissement en produits manufacturés, en particulier en matériels de transports, et en services marchands, notamment dans l’information et la communication.

Quant aux défaillances d’entreprise, elles retrouvent en avril 2024 leur niveau moyen d’avant-crise Covid. Selon la Banque de France, le nombre provisoire de défaillances cumulé sur un an atteint 59 772, un chiffre « comparable au niveau moyen mesuré sur la période 2010-2019 (59 342) ». Ainsi, la Banque de France observe un effet rattrapage qui concerne tous les secteurs de l'économie et toutes les tailles d'entreprise, alors que la période Covid avait enregistré près de 50 000 défaillances en moins sur la période 2020-2023.

Les défaillances des entreprises par secteur d'activité

Défaillances en nombre d'unités légales, glissement en %

Cumul 12 derniers mois (données brutes)

  Mars 24 prov. Mars 24 / Mars 23 (%) Mars 24 / 2010-2019 (%)
Agriculture, sylviculture et pêche 1 266  4,6 -6,8
Industrie 3 989  16,3 -10,2
Construction 12 478  33,6 -15,0
Commerce ; réparation automobile   12 523  23,3 -4,2
Transports et entreposage 2 452  30,6 29,0
Hébergement et restauration 7 965  28,8 8,0
Information et communication 1 736  30,0 17,3
Activités financières et d'assurance 1 417  32,4 23,2
Activités immobilières   2 126  43,7 7,2
Conseils et services aux entreprises 6 823  30,1 6,9
Enseignement, santé, action sociale et service aux ménages 5 435  22,9 2,3
Ensemble 58 287  27,2 -1,8

Source : Banque de France - Base Fiben. Données disponibles début avril 2024 : définitives pour février, provisoires pour mars.

Finances publiques : la note sombre de la France

Avec une dette publique à plus de 3 100 milliards d’euros et un déficit qui dérape, la trajectoire des finances publiques reste inquiétante.

Face à cette dégradation des comptes publics, l’agence de notation Standard & Poor’s a décidé fin mai d’abaisser d’un grade la note de la France. Celle-ci se trouve désormais à AA-. En dégradant la note française, l’agence lance un message de prudence aux marchés financiers. En effet, elle redoute que la dette française continue de se creuser d’ici 2027, compte tenu notamment d’un accroissement de la charge des intérêts, qui devrait passer de près à 50 milliards d’euros cette année à 75 milliards d’euros en 2027.

La France s’est engagée, comme les autres partenaires de la zone euro, à respecter des critères de stabilité budgétaire stipulant que le déficit public ne doit pas dépasser 3% et la dette publique 60% du PIB. À respectivement 5,5% et 110% du PIB en 2023, la France fait figure de mauvais élève dans ce domaine. De 2009 à 2018, la Commission européenne a placé le pays sous procédure de déficit excessif (PDE). La crise sanitaire a ensuite provoqué une dégradation prononcée des comptes publics de tous les pays membres, sans pénalités immédiates en raison de la suspension provisoire du pacte de stabilité.

En 2024, le pacte de stabilité et de croissance a été réactivé. En avril, le Parlement européen a validé une nouvelle version du pacte, visant à offrir plus de flexibilité et de crédibilité dans la mise en œuvre des règles budgétaires, tout en maintenant les mêmes exigences en matière de déficit et de dette publics. Désormais, chaque État doit présenter un plan d’action quadriennal proposant une trajectoire budgétaire viable, soumis à l'approbation de Bruxelles. La Commission européenne a déjà exprimé des doutes sur les objectifs de la France en matière de réduction du déficit, prévoyant un solde négatif proche de 5,3% plutôt que les 5,1% anticipés par le gouvernement français.

Aujourd’hui, nombreux sont ceux à ne pas craindre les sanctions à la fois de Bruxelles et des marchés financiers. Les investisseurs internationaux qui disposent toujours de liquidités abondantes restent à l’affût de placements sûrs et les obligations souveraines françaises demeurent un investissement privilégié. Pour autant, le risque de désaffection des marchés financiers face à un pays qui enregistre invariablement des dérives budgétaires et dont la note vient d’être abaissée, ne peut être totalement écarté. 

L’idée d’un fonds souverain européen pour financer la transition écologique et les technologies vertes se heurte au refus de l’Allemagne (qui voit d’un mauvais œil la politique budgétaire de la France) de mutualiser les dettes.

Par ailleurs, les objectifs de l’Union européenne en matière de transition écologique et de technologies vertes nécessitent des investissements colossaux. L’idée de créer un fonds souverain européen qui financerait l’ensemble des pays européens, en réponse à l’IRA aux Etats-Unis est largement poussée par la France. En revanche, l’Allemagne, qui continue de voir d’un très mauvais œil la politique budgétaire de la France, refuse la mutualisation des dettes.

L'orthodoxie budgétaire reste la ligne directrice outre-Rhin, où la dette publique représente 64% du PIB et le déficit 2,5%. L'Allemagne suit donc une trajectoire rigoureuse en matière de finances publiques. Force est de constater que la France n'affiche pas le même niveau de discipline. Le manque de coopération et de vision commune à long terme en matière budgétaire entre la France et l'Allemagne demeure l'un des freins structurels qui empêchent la construction européenne de se poursuivre.

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