L’éclairage éco

Guerre en Iran : exposition énergétique de la France et implications macroéconomiques

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  • Publication
  • 11 minutes de lecture
  • 18 mars 2026

L’éclairage éco de Stéphanie Villers, conseillère économique de PwC France et Maghreb

 

Quelles sont les conséquences macroéconomiques pour la France d’un conflit au Moyen-Orient ?

 

Pour en évaluer les implications, il est indispensable de rappeler la structure énergétique de la France en distinguant ses deux dimensions : l’énergie produite sur le territoire national et l’énergie effectivement consommée par l’économie. Ces deux notions ne se recouvrent pas et expliquent pourquoi la France peut apparaître relativement protégée tout en restant exposée aux chocs énergétiques internationaux.

 

La France dispose en effet d’un système énergétique atypique en Europe, fortement structuré autour du nucléaire. Cette particularité renforce l’autonomie nationale dans la production d’électricité, mais ne supprime pas la dépendance du pays aux marchés internationaux pour les hydrocarbures. Dans le cas d’un conflit au Moyen-Orient, le scénario d’un choc mondial sur les prix de l’énergie constitue donc le principal risque pour la France.

 

L’Union européenne a déjà commencé à sécuriser et diversifier ses approvisionnements énergétiques. Elle doit aller plus loin. Accélérer le développement de sources d’énergie alternatives bas-carbone lui permettra de réduire structurellement sa dépendance aux énergies fossiles importées et, à terme, de renforcer son autonomie énergétique.

« Le paradoxe de la France est de bénéficier d’une forte résilience sur l’électricité tout en restant dépendante des marchés internationaux pour les énergies fossiles. »

Le paradoxe de la structure énergétique de la France

Production d’énergie et mix électrique 

Le système électrique français repose très largement sur le nucléaire. Celui-ci représente environ 65 % du mix électrique, tandis que l’hydraulique contribue à hauteur d’environ 12 %, l’éolien autour de 10 %, le solaire près de 5 %, le gaz environ 6 % et les autres sources près de 2 %. Au total, près de 95 % de l’électricité produite en France est bas-carbone, car elle provient soit du nucléaire soit des énergies renouvelables

Selon le Bilan électrique de la France 2024 de RTE France, la production totale d’électricité française a atteint environ 536,5 TWh en 2024, confirmant la place centrale du parc nucléaire dans l’équilibre énergétique national. 

« Le nucléaire constitue le principal amortisseur énergétique français face aux chocs énergétiques. »

Cette configuration distingue nettement la France de plusieurs économies européennes, notamment l’Allemagne ou l’Italie, dont les systèmes électriques restent davantage dépendants du gaz et du charbon. En conséquence, les fluctuations du prix du gaz affectent moins directement la production d’électricité française. 

Production et consommation d’énergie primaire 

Au-delà du seul système électrique, il est nécessaire d’examiner l’ensemble de l’énergie primaire utilisée dans l’économie, c’est-à-dire l’énergie avant transformation (pétrole brut, gaz naturel, uranium ou énergies renouvelables). En 2024, la production d’énergie primaire en France s’est établie à environ 1 564 TWh, tandis que la consommation totale d’énergie primaire atteignait 2 577 TWh. Le taux d’indépendance énergétique ressort ainsi autour de 61%, selon le Service des données et études statistiques (SDES) du gouvernement. 

Ce niveau d’indépendance reflète largement le poids du nucléaire, qui constitue la principale source d’énergie produite sur le territoire. Pour autant, cette relative autonomie ne se retrouve pas dans l’ensemble des usages énergétiques de l’économie. 

« Si la France dispose d’une forte autonomie pour la production d’électricité, elle demeure fortement dépendante des marchés internationaux pour le pétrole et le gaz, qui continuent de représenter une part importante des usages énergétiques de l’économie. »

En pratique, une grande partie des besoins énergétiques de la France repose encore sur les énergies fossiles. Le pétrole reste indispensable pour les transports notamment, tandis que le gaz naturel est largement utilisé pour le chauffage et certains usages industriels. Or ces deux sources d’énergie sont presque entièrement importées. 

Structure de la consommation d’énergie 

Lorsque l’on examine la structure de la consommation d’énergie primaire, l’image apparaît plus contrastée. Le nucléaire représente environ 41% de l’énergie primaire consommée en France, tandis que le pétrole compte pour environ 28%, le gaz naturel pour près de 12%, les énergies renouvelables pour environ 15% à 16% et le charbon pour près de 3%, d’après les chiffres 2024 du SDES. 

Le pétrole reste donc une composante majeure du système énergétique français. Cette dépendance s’explique principalement par le poids du secteur des transports, qui repose encore largement sur les carburants fossiles. Ainsi, si le nucléaire permet d’assurer une production électrique relativement autonome, il ne remplace pas les hydrocarbures dans l’ensemble des usages énergétiques de l’économie. 

« Le nucléaire sécurise l’électricité mais ne réduit que partiellement la dépendance aux hydrocarbures. »

Dépendance aux importations fossiles

La France dispose de très peu de ressources domestiques en hydrocarbures. La production nationale de pétrole est aujourd’hui marginale et la quasi-totalité de la consommation repose sur les importations. En pratique, près de 99 % du pétrole consommé en France est importé, nous indique le Bilan énergétique de la France du SDES.  

Les principaux fournisseurs sont les États-Unis, la Norvège, le Kazakhstan, le Nigeria ou encore l’Arabie saoudite.  

« La part directe des importations provenant du Moyen-Orient reste relativement limitée, autour de 10 à 15 %. »

Toutefois, cette faible dépendance directe ne protège pas l’économie française d’un choc pétrolier. Les prix du pétrole sont déterminés sur un marché mondial et toute perturbation géopolitique majeure dans une zone de production importante se répercute immédiatement sur les prix internationaux. 

Le gaz naturel présente une situation comparable. Les approvisionnements proviennent principalement de la Norvège, des États-Unis sous forme de GNL, de l’Algérie et du Qatar, selon les Statistiques du gaz en France du SDES. 

Gaz, pétrole : des mécanismes de formation des prix à différencier

Un marché mondial du pétrole, des marchés régionaux du gaz 

Contrairement au pétrole, dont le prix est globalement mondial, le marché du gaz reste structuré autour de références régionales, ce qui explique les écarts de prix importants entre les grandes zones économiques. 

Par exemple, les prix du gaz aux États-Unis, indexés sur le Henry Hub, centre de distribution de gaz naturel en Louisiane, sont généralement deux à quatre fois moins élevés que les prix du gaz en Europe. Cela s’explique par l’abondance de leur production domestique issue du gaz de schiste et d’un marché largement autosuffisant. 

À l’inverse, l’Europe dépend davantage des importations, notamment sous forme de gaz naturel liquéfié (GNL), ce qui renchérit le coût du gaz sur le marché européen. En Europe, le Title Transfer Facility (TTF), un hub gazier situé aux Pays-Bas, sert de principal prix de référence pour l’ensemble du marché européen du gaz. 

La situation est différente pour le pétrole, dont les prix sont déterminés sur un marché mondial intégré, autour de références comme le Brent ou le West Texas Intermediate (WTI). Les écarts de prix entre pays proviennent alors essentiellement de facteurs fiscaux ou réglementaires, notamment des taxes sur les carburants, qui expliquent par exemple les différences de prix à la pompe entre l’Europe et les États-Unis. 

« Le prix de l’électricité en Europe est fixé par le coût marginal de la dernière centrale appelée, et non par le coût moyen du mix électrique national. »

Le prix de l’électricité en Europe ne dépend pas directement du coût moyen de production de chaque pays. Il est déterminé dans le cadre d’un marché européen intégré de l’électricité, selon un principe dit de prix marginal. 

Concrètement, les producteurs d’électricité (nucléaire, hydraulique, renouvelables, centrales à gaz, etc.) proposent leur production sur le marché en fonction de leur coût marginal, c’est-à-dire le coût de production d’un mégawattheure supplémentaire. 

Les différentes sources d’électricité sont alors appelées selon un ordre croissant de coûts : renouvelables (éolien, solaire, hydraulique) ; puis nucléaire ; puis charbon ; et enfin centrales à gaz. La dernière centrale nécessaire pour équilibrer l’offre et la demande – celle qui a le coût marginal le plus élevé – détermine le prix de marché de l’électricité pour l’ensemble du système. 

Ce mécanisme explique que, même dans un pays comme la France où l’électricité est majoritairement produite par le nucléaire, le prix de l’électricité puisse être fortement influencé par le prix du gaz, lorsque ce sont des centrales à gaz qui assurent la production marginale en Europe. 

Comme l’explique la Commission européenne, ce mode de formation du prix est une conséquence de l’intégration du marché européen de l’électricité mis en place afin d’optimiser l’utilisation des capacités de production entre les États membres et de favoriser les échanges transfrontaliers. 

Les enjeux du conflit iranien

Importance stratégique du détroit d’Ormuz 

Dans le cas d’un conflit avec l’Iran, le principal enjeu ne réside pas uniquement dans la production iranienne elle-même. Dans son Oil Market Report, l’International Energy Agency (IEA) estime les exportations pétrolières iraniennes à 1,5-2 millions de barils par jour. 

Le point véritablement stratégique est le détroit d’Ormuz, qui constitue l’un des principaux points de passage du commerce énergétique mondial. Environ 20% du pétrole mondial et près de 20% du commerce international de gaz naturel liquéfié transitent par ce passage maritime, indiquent les États-Unis (U.S. Energy Information Administration). 

Les exportations concernées proviennent notamment d’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, du Koweït, de l’Irak et du Qatar. Toute perturbation durable du trafic dans cette zone provoquerait donc un choc énergétique mondial. 

« Le risque principal d’un conflit iranien tient au rôle stratégique du détroit d’Ormuz dans l’approvisionnement énergétique mondial. »

Canaux de transmission économiques 

Même si la France dépend peu directement du pétrole iranien, un choc énergétique au Moyen-Orient peut se transmettre rapidement à l’économie européenne par plusieurs canaux. Le premier canal est celui du prix du pétrole.  

Le deuxième canal concerne les produits raffinés. Les prix des carburants dépendent non seulement du prix du brut mais aussi des capacités de raffinage. Dans certaines situations de tension, les prix du gazole peuvent ainsi rester élevés même si les cours du pétrole se stabilisent. 

Enfin, les prix du gaz influencent directement plusieurs secteurs industriels intensifs en énergie, comme la chimie, les engrais ou la métallurgie. 

Les chocs énergétiques produisent également des effets macroéconomiques indirects. La hausse du coût de l’énergie pèse sur le pouvoir d’achat des ménages et sur les marges des entreprises, ce qui peut entraîner un ralentissement de la consommation et de l’investissement. 

« Les chocs énergétiques se transmettent à l’économie principalement par l’inflation, les coûts de production et la confiance économique. »

Quelles conséquences d’un choc énergétique ?

Exposition de la France 

Dans le contexte européen, la France apparaît relativement mieux protégée que plusieurs de ses partenaires. Son parc nucléaire limite sa dépendance au gaz pour la production d’électricité, ce qui réduit la sensibilité de son système énergétique aux fluctuations du marché gazier. 

À l’inverse, des économies comme l’Allemagne ou l’Italie restent davantage dépendantes du gaz dans leur mix énergétique et disposent d’un tissu industriel particulièrement énergivore. Dans ces pays, une hausse durable des prix de l’énergie se transmet généralement plus rapidement à l’appareil productif.  

« Si le choc énergétique est commun à l’Europe, son intensité varie selon les structures énergétiques nationales. »

En France, le système énergétique national bénéficie d’un amortisseur structurel important grâce au nucléaire, qui assure une production électrique largement domestique et bas carbone. Cependant, l’économie française demeure dépendante des importations d’hydrocarbures pour les transports, une partie du chauffage et plusieurs usages industriels. 

Ainsi, la vulnérabilité principale face à un conflit au Moyen-Orient ne réside pas dans une rupture immédiate d’approvisionnement énergétique mais dans un choc mondial sur les prix du pétrole et du gaz. 

« La France est protégée contre les pénuries électriques mais reste exposée aux chocs de prix énergétiques. »

Deux scénarios macroéconomiques 

Deux scénarios peuvent être envisagés pour évaluer les conséquences économiques d’un conflit avec l’Iran. 

  • Dans un scénario de guerre courte, d’une durée de quatre à six semaines, les tensions sur les marchés énergétiques resteraient temporaires. Les prix du pétrole pourraient connaître un pic mais se normaliseraient progressivement, ce qui limiterait l’impact sur l’inflation et sur la croissance européenne. 
  • À l’inverse, un scénario de conflit long entraînerait l’installation d’une prime de risque géopolitique durable sur les marchés énergétiques. Dans cette hypothèse, les prix du pétrole pourraient rester durablement au-delà des 100 dollars, ce qui entretiendrait une inflation énergétique plus persistante et pèserait davantage sur la croissance européenne. 

Le premier canal de transmission serait celui de l’inflation. Une hausse durable du prix de l’énergie se répercuterait progressivement dans l’ensemble de l’économie, à travers les prix des carburants et du transport ou encore les coûts de production industrielle. Cette inflation énergétique réduirait le pouvoir d’achat des ménages, qui seraient alors conduits soit à réduire leur consommation, soit à accroître leur épargne de précaution dans un environnement économique plus incertain (ce que nous avons observé lors du choc énergétique de 2022). 

« Une hausse durable du prix du pétrole, passant d’environ 65 USD à 100 USD, pourrait ajouter de 0,5 à 1 point d’inflation en Europe. »

Le second canal serait celui des conditions financières. Si la hausse des prix de l’énergie venait ralentir le processus de désinflation en Europe, la Banque centrale européenne (BCE) pourrait être amenée à durcir sa politique monétaire avec des hausses de taux directeurs interrompant son assouplissement monétaire engagée depuis 2024. La BCE dispose en effet d’un mandat principalement centré sur la stabilité des prix, avec un objectif d’inflation proche de 2% à moyen terme. 

La situation est différente aux États-Unis, où la Réserve fédérale (Fed) dispose d’un double mandat, combinant la stabilité des prix et le soutien à l’emploi et à l’activité économique. Cette différence institutionnelle peut conduire à des réponses monétaires distinctes face à un choc énergétique.  

En Europe, la priorité donnée à la maîtrise de l’inflation peut se traduire par une politique monétaire moins accommodante, ce qui accentuerait le risque de ralentissement de l’activité. Dans ce contexte, un choc énergétique prolongé pourrait se transmettre à l’économie européenne par une combinaison de hausse de l’inflation, érosion du pouvoir d’achat, conditions financières plus restrictives et ralentissement de la demande intérieure. 

L’indépendance énergétique européenne : une urgence stratégique

On l’a vu, la structure énergétique française confère au pays une certaine résilience face aux chocs énergétiques. Le parc nucléaire garantit une production d’électricité largement domestique et limite la dépendance au gaz pour la production électrique. Toutefois, cette robustesse ne supprime pas la dépendance de l’économie française aux hydrocarbures importés. 

Dans le cas d’un conflit au Moyen-Orient, le principal risque pour la France et pour l’Europe reste donc celui d’un choc mondial sur les prix de l’énergie. Celui-ci se transmettrait à l’économie par plusieurs canaux : une hausse de l’inflation, un renchérissement des coûts de production pour les entreprises et, plus largement, un affaiblissement de la confiance des ménages et des acteurs économiques. 

« L’impact économique dépendra essentiellement de la durée du conflit et de son effet sur les prix de l’énergie.  »

Cette nouvelle tension énergétique vient également réinterroger la stratégie énergétique européenne. La crise de 2022, déclenchée par la guerre en Ukraine, avait conduit les États membres à réorganiser leurs approvisionnements afin de réduire leur dépendance à un fournisseur unique. De ce point de vue, la stratégie a en partie fonctionné : l’Europe a diversifié ses sources d’importation et réduit significativement sa dépendance au gaz russe. 

Cependant, les tensions actuelles montrent que cette réallocation ne suffit pas à elle seule à protéger les économies européennes d'un choc énergétique mondial. Même lorsque les sources d’approvisionnement sont diversifiées, la dépendance aux hydrocarbures expose toujours l’économie aux fluctuations des marchés internationaux. 

Dès lors, l’enjeu pour l’Union européenne est probablement d’aller plus loin : non seulement sécuriser et diversifier ses approvisionnements, mais aussi accélérer le développement de sources d’énergie alternatives et bas-carbone, afin de réduire structurellement sa dépendance aux énergies fossiles importées et de renforcer, à terme, son autonomie énergétique. 

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Jean-Paul Bouteloup

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Directeur Marketing, PwC France et Maghreb

Pauline Adam-Kalfon

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Associée responsable de l'innovation et de l'impact, PwC France et Maghreb

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