Chine, Inde, États-Unis, SpaceX, Europe... Qui relancera la guerre des étoiles ?

Janvier 2020

Le vieux rêve de Ronald Reagan de déployer un bouclier spatial pour protéger les États-Unis d’une attaque par missiles balistiques intercontinentaux – un projet surnommé « guerre des étoiles » par ses détracteurs – n’a jamais été opérationnel. Plutôt que des lasers orbitaux ou une constellation de satellites capables de tirer des projectiles de tungstène, ce sont des systèmes antimissiles surface-air qui ont été développés par les États-Unis, mais également par la Russie, la Chine, l’Inde, la France et Israël, pour défendre leurs territoires nationaux. Mais à l’heure où les sociétés dépendent de plus en plus de leurs systèmes spatiaux – navigation, télécommunications, renseignement… – le contrôle et la protection de l’espace extra-atmosphérique redeviennent un enjeu déterminant et certains, Donald Trump en tête, font resurgir le spectre de l’arsenalisation de l’espace1. La guerre des étoiles est-elle à craindre ?

Jamais l’espace n’a été aussi accessible. Hier encore apanage des grandes agences gouvernementales, les lancements de satellites sont aujourd’hui en partie réalisés, et à moindre coût, par des opérateurs privés. Elon Musk est même allé jusqu’à placer une Tesla en orbite autour de la Terre. Dans le même temps, jamais il n’a été aussi vulnérable. Quand, le 11 janvier 2007, la Chine utilise un ASAT2 sur un de ses propres satellites météorologiques, elle fait non seulement la démonstration de son potentiel de destruction spatial – et crée par la même occasion quantité de débris spatiaux – mais elle met également fin de facto à un moratoire tacite sur les tests d’ASATs.

Il est difficile de trouver de l’information sur les programmes spatiaux militaires, en grande partie classifiés. Quel est l’objet, par exemple, de la navette spatiale sans équipage X-37B, construite par Boeing et utilisée par l’US Air Force, qui a passé près de deux ans en orbite dans le plus grand secret ? Ou celui du satellite Zuma fabriqué par Northrop Grumman, lancé par SpaceX début 2018, dont on ignore jusqu’au nom de l’agence gouvernementale américaine qui va l’utiliser ?

Ce qui est sûr, toutefois, c’est que les États-Unis, la Chine et la Russie – et peut-être également l’Inde et Israël – travaillent aujourd’hui au développement d’armes antisatellites. L’Europe, en revanche, n’est pas engagée dans de tels programmes. « Une course à l’armement spatial est en cours entre les États-Unis, la Chine et la Russie », estime Theresa Hitchens, Senior Research Associate au CISSM3 et ancienne directrice de l’Institut des Nations unies pour la recherche sur le désarmement. Cette course est d’autant plus dangereuse que la frontière entre les technologies civiles et militaires dans l’espace est de plus en plus floue. « Des entreprises développent actuellement des technologies à double usage potentiel – tels que des systèmes de rendez-vous spatial capables de ravitailler en carburant des satellites, de les inspecter et de retirer les débris. Si la plupart de ces programmes ont des objectifs bénéfiques, ils auront aussi la capacité d’être utilisés comme des ASATs. Et si des ASATs sont déployés, il sera difficile de les distinguer des systèmes inoffensifs », explique Theresa Hitchens.

Il est également plausible que les satellites, civils comme militaires, soient attaqués à distance. Le brouillage des signaux satellites (jamming)4, l’émission d’interférences, les cyberattaques5, etc. sont autant de menaces susceptibles de donner un avantage à l’ennemi. Un avantage asymétrique qui plus est, car il est techniquement plus aisé de mener une cyberattaque que de procéder à la mise en orbite d’une arme… « Les pays menant des activités spatiales affichent une volonté claire de sécuriser leurs communications pour se défendre face à de telles attaques, considère Luigi Scatteia, directeur Space de PwC. La Chine a une longueur d’avance sur la question, elle qui a mis en place un satellite quantique ». QUESS, c’est son nom, devrait permettre à la Chine de bénéficier de communications chiffrées inviolables. Mais s’ils cherchent à se défendre, États-Unis, Chine et Russie ne négligent pas l’offensive. « Ces pays considèrent l’utilisation d’outils numériques pour perturber le fonctionnement des satellites. Et puisqu’il est difficile de trouver la source des cyberattaques, en particulier dans l’espace, c’est un facteur important d’instabilité », explique Theresa Hitchens.

L’arsenalisation de l’espace : une volonté américaine

La dernière édition du Space Symposium de Colorado Springs, la grand-messe américaine pour tout ce qui touche à l’espace, s’est tenue mi-avril 2018. « On n’y a jamais autant parlé d’espace militaire que cette année, rapporte Luigi Scatteia. C’est désormais un sujet brûlant ».

L’idée de faire la guerre dans l’espace est loin d’être nouvelle dans la doctrine militaire américaine. Dès 1945 le général Hap Arnold, premier commandant de l’US Air Force, préconise le développement de « vaisseaux spatiaux » capables de lancer des missiles contre des cibles terrestres6. « Mais ce n’est qu’à la fin de la présidence de Barack Obama que des moyens politiques et des ressources budgétaires ont été alloués à développer la capacité de se battre dans l’espace. Si le gouvernement d’Obama a surtout travaillé sur la résilience des forces spatiales américaines, il n’a pas pour autant fait une croix sur les options offensives », confie Theresa Hitchens.

Avec Donald Trump à la barre, les États-Unis semblent s’engager plus avant sur le chemin de l’arsenalisation de l’espace. En mars 2018, le président américain envisageait la création d’une branche de l’armée entièrement dédiée aux questions spatiales : la Space Force, arguant que « l’espace est un théâtre des opérations tout comme la terre, l’air et la mer. Nous avons l’Air Force, nous aurons la Space Force ». Trois mois plus tard, Trump enfonce le clou et donne l’ordre au département de la Défense de travailler à mettre en place ce nouveau corps d’armée. « L’Amérique doit dominer l’espace. […] Nous ne voulons pas que la Chine, la Russie et d’autres pays nous passent devant ».

Aujourd’hui, c’est en grande partie l’Air Force Space Command, une annexe de l’armée de l’air américaine, qui gère les activités de défense spatiales américaines. La création de la Space Force, si elle est approuvée par le Congrès, serait un transfert de responsabilités existantes sous un commandement unique. Un remaniement administratif dont l’objectif probable est de faire une démonstration de force en donnant une visibilité accrue aux programmes spatiaux militaires.
 

Une escalade de la terreur dans l’espace ?

La rhétorique actuelle de Donald Trump en matière de domination de l’espace semble un écho de l’ère Bush. En janvier 2001, une commission présidée par Donald Rumsfeld, qui deviendra quelques jours plus tard Secrétaire à la Défense de George W. Bush, présentait au Congrès un rapport alarmiste mettant en garde contre un potentiel « Pearl Harbor spatial ». « Pour Rumsfeld, toute attaque dans l’espace doit être considérée comme une attaque sur le territoire même des États-Unis, écrit Laurence Nardon, Chercheur et responsable du programme Amérique du Nord de l’Ifri 7. De plus, il pose en principe le caractère inévitable des guerres spatiales dans le futur […] Il faut donc prendre de vitesse les adversaires futurs et préparer le déploiement de systèmes d’ASATs offensives, pour établir une dominance absolue des États-Unis dans l’espace. »

On pourrait arguer que cette position dominante dans l’espace, les États-Unis l’occupent déjà. D’après le compte réalisé par l’ONG américaine Union of Concerned Scientists 8, les États-Unis disposent de 803 satellites opérationnels (dont 159 satellites militaires), soit près de la moitié de tous les satellites mondiaux. Puisqu’ils sont les plus exposés, les États-Unis semblent avoir tout intérêt à éviter l’apparition d’armes en orbite. Cette position a d’ailleurs été défendue par les autorités américaines pendant longtemps, rapporte Laurence Nardon : « Dès l’administration Eisenhower, en 1958, les stratèges officiels ont en effet conclu que le déploiement d’armes antisatellite serait contraire aux intérêts de sécurité des États-Unis. Malgré les évolutions du contexte stratégique et technique, cette décision s’est maintenue jusqu’aux années 1990. »

Les administrations successives ont mis en place des moyens de protection variés pour protéger la flotte spatiale américaine, d’une importance cruciale pour le commerce et les opérations militaires du pays, mais ils ne sont encore jamais allés jusqu’à officiellement déployer des ASATs. Aucun pays ne l’a encore fait, respectant en cela un accord tacite pour 
éviter une course à l’armement spatial aux conséquences potentiellement désastreuses. Si l’administration Trump décidait d’ouvrir cette boîte de Pandore sous prétexte de sécuriser l’espace, elle pourrait – involontairement – obtenir l’effet inverse. « Une course à l’armement dans l’espace n’est dans l’intérêt de personne, explique Theresa Hitchens. Une guerre dans l’espace serait dangereuse pour tous les satellites et pour tous ceux qui les utilisent, et il serait très difficile de mettre en place une stratégie de désescalade une fois des ASAT utilisés. De plus, de nombreux systèmes spatiaux sont liés aux programmes nucléaires des grandes puissances – la guerre dans l’espace pourrait donc déboucher sur une guerre nucléaire ». En effet, les satellites militaires des puissances nucléaires servent deux objectifs complémentaires : surveiller si une autre puissance militaire lance un missile nucléaire intercontinental, pour avoir le temps de réagir avant d’être (éventuellement) atteinte par ce missile, et transmettre rapidement des ordres cryptés. Si un ASAT détruit un de ces satellites, cela risque d’être interprété comme le prélude à une attaque nucléaire. Et d’induire une riposte nucléaire. En ce sens, une ASAT sur des satellites liés aux programmes d’armes nucléaires risquerait de déclencher une guerre nucléaire.

Le parallèle avec les tensions énormes suscitées par la dissuasion nucléaire pendant la Guerre froide est évident. Pour éviter l’émergence dans l’espace, historiquement pacifique, d’un nouvel équilibre de la terreur, la Chine et la Russie avaient proposé en 2008, lors d’une conférence sur le désarmement à Genève, un traité international interdisant l’utilisation d’armes conventionnelles dans l’espace. Une proposition à laquelle les États-Unis s’étaient opposés.

Les limites du traité de l’espace

Depuis 1967, il existe pourtant bel et bien un traité de l’espace, mais son périmètre est limité. Le Traité international relatif à l’exploration et à l’utilisation de l’espace extra-atmosphérique, négocié sous l’égide de l’ONU, bannit l’usage des armes nucléaires et de destruction massive dans l’espace, mais ne se prononce pas sur tous les autres types d’armes. C’est une limite importante, d’autant plus que dans l’espace n’importe quel objet capable de manœuvrer pourrait être utilisé comme une arme. On pense par exemple à une arme « cinétique », c’est-à-dire lancée sur le satellite pour le détruire physiquement (hypothèse peu probable, car cette destruction causerait de nombreux débris néfastes), ou encore à une arme qui se connecterait à un satellite pour le pirater, nuire à son fonctionnement et/ou le mettre hors service…

« Jusqu’ici, ce traité a été respecté par tous. L’espace a toujours été vu comme un élément clé de la coopération pacifique entre les pays (l’ISS en est le meilleur exemple), un milieu à explorer ensemble pour le bien de l’humanité. Mais le traité ne comporte pas de mesure coercitive, de sanction en cas d’irrespect. Il manque sans doute une disposition légale internationale qui permettrait d’éviter l’arsenalisation de l’espace ».

Luigi Scatteia, Directeur Space, PwC France

Par ailleurs, si le tabou concernant le déploiement d’armes dans l’espace est levé, des experts laissent entendre qu’un scénario analogue à celui de la crise des missiles cubains pourrait se dérouler au-dessus de nos têtes. Découvrant qu’un système spatial militaire ennemi est à proximité de son satellite, une entreprise ou un gouvernement pourrait en effet se sentir menacé... Le danger d’une guerre dans l’espace est bien réel, mais « il n’est pas trop tard pour envisager des solutions diplomatiques, conclut Theresa Hitchens, et ce bien qu’aucun des trois acteurs clés (États-Unis, Chine, Russie) ne semble prêt à envisager de telles solutions actuellement ». 

Lexique

1 Il faut dissocier l’arsenalisation de l’espace – c’est-à-dire le fait de placer des armes en orbite – de la militarisation, qui se rapporte aux capacités spatiales (observation, localisation, écoute…) utilisées en soutien des forces militaires sur le terrain. L’espace est militarisé depuis de nombreuses années. 

2 Missile antisatellite

3 Center for International and Security Studies at Maryland

4 Les États-Unis et l’Iran ont des capacités de brouillage satellitaire au moins depuis le début des années 2000. La Russie et la Chine en disposent sans doute également.

5 Telles que le « spoofing », c’est-à-dire le piratage à distance des contrôles d’un satellite.

6 https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/Lewis_gb.pdf

7 L’Arsenalisation de l’espace : les projets américains, Institut français des relations internationales, décembre 2006

8 Base de données mise à jour en août 2017 qui décompte tous les satellites opérationnels sur lesquels il existe de l’information open source. Consultable ici 

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