Dans le secteur du ciment, la décarbonation est un exercice de haute volée. Comme l’explique Thomas De Charette, « le ciment est responsable de 5 à 7 % des émissions mondiales de CO₂, principalement à cause du calcaire utilisé comme matière première. » Contrairement à d’autres industries, les émissions ne viennent pas seulement de l’énergie consommée, mais aussi de la chimie du produit lui-même.
Pour Lafarge, la réponse repose sur un portefeuille de leviers combinés : réduction des combustibles fossiles, valorisation de déchets et de biomasse, formulation de nouveaux matériaux comme l’argile calcinée, et intégration de produits issus de la déconstruction. « Même en actionnant tous ces leviers, nous savons que nous continuerons à émettre environ 40 % de CO₂. Ce qui explique pourquoi la capture du carbone devient indispensable », insiste Thomas De Charette.
Mais l’enjeu ne s’arrête pas à la technologie : « Ce que nous faisons avec le CO₂, c’est en réalité le miroir inversé de ce que nous avons fait avec le gaz naturel. Nous allons devoir capter, liquéfier, transporter et stocker le CO₂. » Or cette chaîne de valeur est nouvelle, complexe et suppose des collaborations inédites. Ce qui va au-delà de la transformation industrielle. C’est un changement systémique qui nécessite de nouveaux partenaires, de nouvelles compétences et une cohérence politique forte. »
La chaleur représente une part souvent négligée mais massive des consommations industrielles. Mathilde Grivet, co-fondatrice de Jimmy Energy, l’affirme : « On parle beaucoup d’électricité, mais on oublie que 70 % de l’énergie utilisée dans l’industrie sert à produire de la chaleur. Or cette chaleur est encore très largement fossile. »
Face à ce constat, Jimmy Energy propose d’utiliser l’énergie nucléaire non pas pour produire de l’électricité, mais directement de la vapeur industrielle. « Nous avons mis au point un générateur compact intégrant un micro-réacteur nucléaire. Il est capable de fournir de la chaleur pendant 20 ans, en remplacement direct des brûleurs au gaz ou au fioul. » La technologie repose sur une filière connue, le réacteur à haute température, et vise des secteurs comme la chimie, l’agroalimentaire ou la papeterie.
Le premier projet est en cours dans l’est de la France, sur le site d’une distillerie et sucrerie industrielle très émettrice. Mais le passage à l’échelle nécessitera de lever deux obstacles majeurs : l’industrialisation de la production et l’acceptabilité sociale. « Passer de un à dix réacteurs par an suppose une supply chain robuste et automatisée. Quant à l’acceptabilité, aucun projet énergétique n’échappe aujourd’hui au débat. Ce qui fait notre force, c’est le niveau d’exigence du cadre réglementaire nucléaire français, qui constitue un tiers de confiance. »
Au-delà de l’ingénierie industrielle, la réussite de la transition passe par une gestion rigoureuse de la donnée climat. Pour Rachel Delacour, CEO de Sweep, « derrière chaque action climatique, il y a une série de données qu’il faut rendre visibles, exploitables et pilotables. » Trop souvent, les données sont fragmentées entre services, périmètres et outils. Cela rend toute stratégie climat partielle, voire aveugle.
La solution ? Une plateforme capable de centraliser l’ensemble des données climat, tout au long de la chaîne de valeur. « Nous permettons aux entreprises de transformer chaque pixel d’activité en équivalent carbone, pour mieux comprendre, agir et anticiper. » Cette vision est essentielle dans un contexte réglementaire qui évolue sans cesse, et où les exigences de reporting (ISSB, CSRD, etc.) montent en puissance.
L’intelligence artificielle devient alors un atout structurant, à condition d’avoir une base solide. « L’IA peut améliorer la qualité des données, identifier les points d’action, créer des scénarios d’impact. Mais tout cela repose sur une gouvernance robuste. » Rachel Delacour insiste sur la nécessité de mieux orienter l’innovation : « Peut-être que l’IA n’a pas besoin d’être mobilisée pour des véhicules autonomes. Peut-être devrions-nous l’utiliser en priorité pour le climat. »
Ce que révèle cette discussion, c’est que la transition ne peut pas être réduite à un enjeu technologique. Elle implique une transformation systémique. Thomas De Charette résume bien ce tournant : « Nous ne décarbonons pas seulement nos usines. Nous participons à la création d’un nouvel écosystème. »
Un écosystème dans lequel les entreprises, les territoires, les autorités publiques et les acteurs financiers doivent apprendre à travailler ensemble. « Ce que les investisseurs détestent le plus, c’est l’incertitude », ajoute-t-il. « Nous avons besoin de visibilité sur le coût de l’énergie, de cohérence politique, et de mécanismes de dé-risquage pour permettre aux projets de se concrétiser. »
Mathilde Grivet abonde dans ce sens : « Passer à l’échelle, c’est autant une question d’acceptabilité et de régulation que d’ingénierie. Il faut créer les conditions pour que l’innovation soit possible, reproductible et financée. »
Rachel Delacour rappelle enfin l’importance d’embarquer les directions générales : « Il faut que les CEO et les conseils d’administration comprennent le retour sur investissement de la durabilité. C’est un avantage concurrentiel, pas une contrainte. »
À l’issue de cette table ronde, trois priorités s’imposent aux entreprises qui veulent prendre part à cette transformation :
« Le futur dépend des décisions que nous prenons aujourd’hui », a rappelé en conclusion Tony Tanios, associé Transition Energétique et Décarbonation chez PwC. Sans innovation, atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 sera impossible. Mais l’innovation seule ne suffira pas. Il faut de la coopération, de la vision et surtout, de l’action.
Il est donc d’ores et déjà nécessaire de sortir des silos, d’assumer les incertitudes et de mobiliser les bons outils au bon moment. Le climat est une équation industrielle, mais aussi politique, sociale et humaine. Et chaque entreprise peut être un accélérateur de ce changement.
Associée responsable de l'innovation et de l'impact, PwC France et Maghreb
Associé, Stratégie des opérations, transition énergétique et décarbonation, Strategy& France et Maghreb