L’industrie pharmaceutique la plus grande du monde serait-elle en Chine ?

La première puissance asiatique entend booster l’innovation et améliorer la qualité de ses produits

Décembre 2019

En novembre 2018, la première Exposition internationale d’importation de la Chine (CIIE) s’est tenue à Shanghai, un sommet stratégique annoncé par le président chinois Xi Jinping en mai 2017. Plus d’un million de participants, 3 600 entreprises et de nombreux dirigeants et hauts responsables du monde entier ont fait le déplacement pour assister à cet événement organisé dans le but de « montrer au monde extérieur qu’il existe un réel marché pour les produits étrangers en Chine ». Le gouvernement américain étant une exception notable.

En moins de dix ans, l’Empire du Milieu avec 1,4 milliard d’habitants, est devenu le deuxième marché le plus important de la planète. D’ici à 2030, il pourrait même devenir le premier, devant les États-Unis. Leur stratégie pour atteindre cet objectif ambitieux : investir massivement dans la recherche et le développement, innover, augmenter la qualité desproduits en réduisant la sous-traitance et la quantité de génériques mis en vente sur le marché et s’ouvrir au reste du monde pour accélérer le développement des activités à l’échelle internationale.

La Chine affiche également son intention de régner sur le marché pharmaceutique qui enregistre, chaque année, un chiffre d’affaires de plus de 1 000 milliards de dollars, en créant ses propres géants pharmaceutiques. Dans le cadre du plan « Made in China 2025 », Pékin souhaite qu’au moins cent sociétés chinoises puissent exporter des médicaments dans les grands marchés de la planète, en atteignant une production au standard international d’ici à 2020. Toujours selon les directives du gouvernement, les entreprises chinoises devront enregistrer entre cinq et dix traitements de dernière génération auprès des autorités de certification américaines et européennes.

L’industrie pharmaceutique chinoise puise le meilleur des firmes locales et étrangères

Dans le secteur pharmaceutique, les plus grands acteurs ne sont pas chinois. Le classement des leaders de la Big Pharma le prouve : Novartis (Suisse), Pfizer (États-Unis), Johnson & Johnson (États-Unis), Sanofi (France), Roche (Suisse), Merck & Co (États-Unis), GlaxoSmithKline (Royaume-Uni), Abbvie (États-Unis), Gilead Sciences (États-Unis) et Lilly (États-Unis). Mais alors comment la Chine arrive-t-elle à occuper la seconde place du classement mondial ? Cédric Mazille, associé responsable du secteur Industries de santé chez PwC, explique : « à ce jour, aucune entreprise chinoise ne rivalise directement avec les gros bras du secteur pharmaceutique. Cependant, les investissements publics et privés se multiplient d’année en année, le nombre d’acteurs présents sur le marché explose – leur nombre fait leur force – et la vitesse à laquelle les firmes locales s’améliorent est assez impressionnante. Les groupes nationaux les plus importants – souvent méconnus du grand public occidental – comme, entre autres, Yangzijiang, Jiangsu Hengrui ou encore Qilu, grandissent dans l’ombre mais cultivent les mêmes ambitions que les mastodontes de la Big Pharma. Ignorer leur potentiel, c’est fermer les yeux sur la croissance accélérée que vit la Chine depuis maintenant plus de vingt ans. »

Cette croissance interne, l’Empire du Milieu la doit aussi aux acteurs internationaux qui misent sur ce pays depuis la réforme de son système de santé. Il vise à simplifier les procédures d’approbation des nouveaux médicaments. Innover, produire et distribuer est donc, sur le papier, moins compliqué là-bas qu’ici. Olivier Charmeil, vice-président exécutif et responsable des marchés émergents chez Sanofi, indique : « la Chine est ainsi devenue notre deuxième marché mondial le plus important après la France. À titre comparatif, dans les années 90, nous enregistrions un chiffre d’affaires de 13 millions de dollars sur ce marché, en 2017, il s’élevait à 2,3 milliards (…) Nous avions 169 personnes sur place et, en 2018, nous en avions 9 000. » Il ajoute : « nous nous mettons dans les meilleures conditions pour continuer à croître et assurer la pérennité de cette croissance notamment grâce à une présence commerciale, industrielle, en recherche et développement, plus de partenariats avec différents acteurs clés, et le développement d’une stratégie digitale forte qui est, à ce jour, l’une de nos priorités. »

Si la pratique du moins-disant et le faible prix des produits chinois placent souvent les entreprises étrangères sous pression lors des appels d’offres, l’effet « volume » est colossal dans ce pays. Le vieillissement de la population, la pollution, le tabagisme ou encore les changements de modes de vie en Chine poussent à une augmentation de la demande en soins médicaux. « Ce que nous perdons sur le prix, nous le récupérons sur le volume car nous touchons beaucoup plus de patients », explique Jean-Christophe Pointeau, directeur général de Sanofi en Chine.

« Les groupes nationaux les plus importants grandissent dans l’ombre mais cultivent les mêmes ambitions que les mastodontes de la Big Pharma. »

Cédric Mazille, Associé responsable du secteur Industries de santé, PwC France

Le marché pharmaceutique « low-cost » revoit la qualité de ses produits à la hausse

La Chine veut monter en gamme dans la médication. Étant historiquement des sous-traitants dédiés à la production de principes actifs pour médicaments chimiques, les acteurs locaux sont devenus au fil du temps des fabricants de génériques. Ils veulent désormais devenir des innovateurs à leur tour. 

La transformation est bien en cours. Et pour accélérer ce processus, le gouvernement peut compter sur ses très nombreuses start-up. Hélène Rives commente : « de plus en plus d’entrepreneurs chinois formés à l’étranger reviennent dans leur pays d’origine et se lancent dans la course à l’innovation high-tech, notamment au service de la santé. Dans un contexte où la population nationale, particulièrement connectée, vieillit – 241 millions de citoyens ont actuellement plus de 60 ans et ils seront 487 millions en 2050 – en même temps qu’elle s’enrichit et souhaite, de manière générale, consommer des médicaments de qualité supérieure, le secteur connaît une dynamique de croissance impressionnante. » Elle poursuit : « de manière historique, son taux de croissance s’affiche à 5 % de plus que la croissance du PIB et cette tendance va se poursuivre. »

Pour convaincre davantage de jeunes entrepreneurs chinois – qui sont au cœur de cette révolution économique – de miser sur leur terre natale pour lancer leur business, l’État leur promet des subventions et des allègements fiscaux importants, et donne la possibilité de toucher plus de clients en innovant plus vite, avec moins de contraintes administratives et moins de restrictions budgétaires que partout ailleurs dans le monde.

« En augmentant la qualité des produits conçus par les entreprises nationales, le gouvernement chinois ambitionne de rattraper le niveau international de santé publique d’ici à 2030. Pour cela, leur stratégie est claire : booster l’innovation locale en accélérant considérablement la mise sur le marché de nouveaux médicaments, en renforçant la protection des brevets, et en évitant de gonfler imprudemment ses importations. Cette stratégie semi-protectionniste et semi-ouverte vers le reste du monde apparaît comme étant une stratégie de transition. L’objectif final de cette nation est sans équivoque : l’Empire du Milieu veut devenir la première puissance pharmaceutique de la planète en s’appuyant sur le savoir-faire de ses entreprises et non pas en consolidant sa position de sous-traitant low-cost privilégié des entreprises étrangères. »

Hélène Rives, responsable du China Business Group, PwC France

« L’Empire du Milieu veut devenir la première puissance pharmaceutique de la planète en s’appuyant sur le savoir-faire de ses entreprises et non pas en consolidant sa position de sous-traitant low-cost privilégié des entreprises étrangères. »

Hélène Rives, Responsable du China Business Group, PwC France

La « Pharma Valley » made in China à Pudong fait rêver les entrepreneurs locaux

Pudong, un immense district de plus de 1 210 km 2  abrite environ 5 millions d’habitants. En l’espace de 20 ans, plus de 9 000 sociétés se sont implantées dans le quartier. D’après les économistes, ce district, symbole de la modernisation de la Chine, aurait enregistré, en 2018, un PIB de 145 milliards de dollars, soit un tiers de la production économique annuelle de Shanghai. À Pudong, le centre des affaires est constitué de grands groupes pharmaceutiques internationaux. D’après Christian Hoff, Britannique installé dans le pays depuis 24 ans et actuel directeur général de Chi-Med, Pudong est devenu en un temps record « l’épicentre des biotechnologies en Chine » et deviendra sûrement un jour un pôle mondial majeur du secteur. Wang Lan Zhong, grand patron de l’activité biotech du parc technologique Zhangjiang, déclare : « il y a vingt ans, notre pays avait pour priorité la production de l’acier. Aujourd’hui, nous en détenons le record mondial. À présent, les biotechnologies font partie des priorités. Et quand le gouvernement chinois est déterminé, il réussit ! » Il ajoute : « sept des dix plus grands groupes du monde sont déjà établis à Zhangjiang. En tout, 400 entreprises de biotech y ont des activités de veille technologique et/ou de recherche et développement (…) notre objectif désormais est de remplir notre nouvel incubateur qui bénéficie de laboratoires équipés et de subventions extrêmement intéressantes pour les startuppeurs. »

D’année en année, le même refrain se répète : les scandales dus à des actes de négligence humaine – d’ordre opérationnel ou de gouvernance – ternissent l’image de l’Empire du Milieu. Bertrand Favreau, immunologiste français chercheur à l’université de Shanghai, explique : « les principes appliqués ici sont bons, il faut bien le reconnaître. En pratique, pourtant, les passerelles entre les facs et les entreprises sont loin de fonctionner. En fait, les Chinois ont conscience de manquer de savoir-faire et ils cherchent à rattraper ce retard en faisant soit venir sur leur sol des sociétés et des talents étrangers, soit en rappelant des jeunes chinois diplômés hors de leurs frontières. » Problème : en agissant de la sorte, ce pays qui souhaite baser sa croissance principalement sur des ressources internes est, et reste, dépendant de ressources externes.

« La Chine a de l’argent, des ressources scientifiques et des projets clés soutenus par le gouvernement central (…) mais pour aller de l’avant, nous devons marier les sociétés chinoises, trop petites, avec des talents étrangers. »

Jun Ren, Fondateur de New Summit Biopharma

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