Un plan France Relance complet et massif, au défi de la confiance et de la solidité des fonds propres des entreprises

Olivier Lluansi Associé, Strategy& France février 2021

Depuis le début de la crise COVID-19 en 2020, Strategy&, l'entité de conseil en stratégie de PwC accompagne ses clients et la puissance publique dans la mobilisation des plans de relance européens, français ou régionaux. PwC a pris le parti d’analyser le plan France Relance et a identifié quatre points de vigilance et un enjeu majeur pour sa réussite dans les mois à venir.


France Relance : un plan complet et massif, combinant urgence sociale et transformation écologique et numérique…

A très court terme, le plan de relance contient des éléments de réponse à l’impact social de la crise, notamment en termes de sauvegarde au pouvoir d’achat par le biais d’un soutien au maintien de l’emploi, à la formation et à l’aide à l'embauche. L’essentiel des dépenses d’ici fin 2021 (60 milliards d’euros) est fléché vers les entreprises pour favoriser le maintien de l’emploi salarié (dispositif d’activité partielle longue durée) ou la création de postes (formations, aides à l’embauche, en particulier pour les jeunes), sans une contrepartie équivalente pour l’emploi non salarié (indépendants, professions libérales).

A moyen terme, le plan de relance investit par ailleurs sur les transitions écologiques (construction, 6 milliards d’euros) numériques ainsi que productives (décarbonation, innovation, 16 milliards d’euros), en particulier via des appels à projets sur près d’une quinzaine de thématiques.

… dont la condition principale de succès reste la confiance.

Entre urgence et moyen terme, la relance dépend à court terme de la confiance des ménages (leur volonté de consommer) ainsi que de la confiance des entreprises (leur volonté d’embaucher et d’investir). Elle seule permettra les anticipations positives des acteurs économiques.

Cependant les ménages sont aujourd’hui attentistes et n’ont jamais été autant pessimistes sur le niveau de vie futur en France, avec un repli de l’indice de confiance calculé par l’Insee de 8 points par rapport à la moyenne historique, ce qui se traduit par une épargne de précaution à des niveaux élevés (+12,5 points au T2 2020 vs. 2019) et une baisse de la consommation. Malgré un rebond significatif au mois de décembre, la consommation des ménages sur le quatrième trimestre 2020 est en repli (–3,1 % par rapport au quatrième trimestre 2019). De même, l’indice relatif au climat des affaires s’établit à 91,6 en janvier 2021 (contre 104,9 en janvier 2020) et le climat de l’emploi au mois de janvier 2021 reste en dessous du niveau de septembre 2020 (-5 points) et 17,8 points en dessous du niveau de janvier 2020.

Ainsi, nous tirons de notre rôle auprès de Régions ou du Ministère de l’économie des finances et de la relance, un certain nombre d’observations complémentaires contribuant à la réflexion sur les adaptations nécessaires, notamment sur le plan France Relance.

Quatre points de vigilance à avoir sur le plan France Relance

1. Il fait le pari de la confiance, sans véritable recours en cas de recul de l’investissement ou de la consommation en 2021

Le plan de relance annoncé par le Gouvernement ne prévoit pas de dispositifs permettant de compenser une éventuelle contraction ultérieure de la consommation et de l’investissement.

Si le premier sujet est en partie adressé par l’initiative annoncée le 8 décembre dernier autour des chèques cadeau d’entreprise, avec le risque de discriminer entre grands groupes et petites entreprises, il n’y a pas à date de mesure massive accélérant la commande publique pour donner de la visibilité à l’investissement industriel.

2. Son efficacité dépend de sa vitesse de mise en œuvre, or les hypothèses sont très optimistes

Dans le cadre de France Relance, Strategy&, l'entité conseil en stratégie de PwC a analysé les hypothèses de décaissement annoncées par le Gouvernement. Il en ressort que la réussite du plan de relance dépend de la rapidité de son exécution afin d’enclencher un cycle vertueux de confiance des acteurs économiques. 

Ainsi, Strategy& a construit un scénario alternatif fondé sur une classification des mesures selon leur nature (urgence, court terme, moyen terme) et une analyse des délais d’exécution potentiels par mesure. Pwc a notamment considéré que les initiatives de moyen terme nécessitent des délais incompressibles de mise en œuvre, relevant soit de programmes avec instruction longue, soit des projets qui requièrent des autorisations administratives.

3. Il ne compensera directement qu’un tiers des pertes d’emplois

Les analyses de Strategy& confirment la volumétrie de création d’emplois annoncée (sur la base des hypothèses de décaissement fournies par le Gouvernement).

Sur la base des deux scénarii analysés, le plan de relance devrait permettre la création directe de 200 000 à 300 000 emplois d’ici 2022 (dont 77 000 à 150 000 en 2020-2021). Ces chiffres, bien qu’importants, sont toutefois en décalage avec l’ampleur attendue de la hausse du chômage (730 000 emplois perdus sur l’année 2020). La bataille de l’emploi sera ainsi davantage un enjeu lié à la confiance des ménages et des entreprises.

4. Il ne propose aucune disposition forte sur le renforcement des fonds propres des entreprises françaises

Le plan France Relance n’est pas exempt d’interrogations, notamment concernant la consolidation des bilans des entreprises et le risque de multiplication des « entreprises zombies »1. Ainsi, malgré l’appui de mesures complémentaires de soutien en fonds propres annoncés par BPI France et la Banque des Territoires, la consolidation du bilan des entreprises ne représente que 3 % du plan de relance.

Les 3 milliards d’euros de garantie permettraient de mobiliser au total 10 à 15 milliards d’euros de prêts participatifs, classifiés comme « quasi-fonds propres »2. Ce dispositif est un pis-aller par rapport à un enjeu réel à la fois sur son dimensionnement et sur sa nature.

  • D’abord, cet objectif de soutien 10 à 15 milliards d’euros, conforme aux premières estimations de la Banque de France, peut désormais être considéré comme sous-estimé face aux perspectives de pertes de valeur ajoutée de 2020. De récents débats indiquent d’ailleurs qu’il pourrait être révisé significativement à la hausse. Les estimations de PwC indiquent le besoin de le doubler.

  • Ensuite, un dispositif de prêts participatifs ne se substitue pas à une consolidation en fonds propres. Les entreprises ont connu des pertes réelles pendant la crise, les dispositifs de trésorerie puis de prêts (participatifs ou non) permettront d’en décaler l’effet, mais ils sont remboursables et portent intérêt. A terme, ces pertes affecteront nécessairement les fonds propres des entreprises.

La réduction des impôts de production (20 milliards d’euros sur deux ans) pourrait permettre d'accroître les « reports à nouveau » dès fin 2021. Toutefois, cette réduction de fiscalité pourrait être mobilisée pour reconstituer un besoin en fonds de roulement (BFR), investir, accroître la compétitivité (baisse des prix), voire verser des dividendes. Elle ne permet pas de répondre de manière assurée à l’indispensable consolidation des fonds propres des entreprises et devrait être prioritairement orientée vers une compétitivité toujours trop faible.


1 France Stratégie : « On appelle “zombies” des entreprises ayant au moins dix ans d’âge et dont le revenu opérationnel est insuffisant pour couvrir leur charge d’intérêts pendant trois années consécutives. »

2 Bruno Le Maire, Ministre de l’économie et des finances : « Ces prêts de long terme sont indispensables pour les PME qui auraient un niveau d'endettement trop élevé, freinant leur développement et leurs investissements (…). L'Etat apportera sa garantie jusqu'à trois milliards d'euros, ce qui permettra aux entreprises de lever de 10 à 15 milliards d'euros de prêts à long terme, (…), d'une durée d'au moins sept ans, qui compteront dans les fonds propres des entreprises, mais sans participation à leur gouvernance ».

Un enjeu central : mobiliser l’épargne des ménages français dans l’économie productive

En France, le financement de l’économie est majoritairement bancaire (63 % en 2019), alors que la moyenne européenne est de l’ordre de la moitié et du cinquième aux Etats-Unis. La mobilisation de la très significative épargne des ménages français (env. 5 000 milliards d’euros) est contrainte par des dispositifs prudentiels européens et internationaux et par la préférence des épargnants pour les actifs peu risqués3. Son activation en faveur de l’économie productive est rendue très indirecte : collecte via des produits assurantiels, son placement significatif dans des fonds de fonds souvent internationaux, lesquels réinvestissent en fonction de leur propre doctrine dans l’économie française.

L’opportunité de mobiliser directement l’épargne publique, n’a jamais par le passé eu les faveurs de l’administration du Ministère de l’économie et des finances. 

Or en 2020 le taux d’épargne des ménages français a franchi le niveau record de 22 % et dépassé la moyenne de la zone Euro4.

L’initiative complémentaire portée par BPI France (Fonds Entreprise 1) bien qu’inscrite dans cette logique de consolidation des fonds propres, mériterait d’être renforcée et complétée par une initiative portée par l’Etat.

PwC France s’associe à d’autres témoins de l’économie française, par exemple à Augustin de Romanet, Président de Paris Europlace, ou à Denis Ferrand, Directeur Général de Rexecode, pour appeler à une initiative politique de très large ampleur de mobilisation de l’épargne française afin de consolider les fonds propres de notre tissu productif.


3 Natixis Flash Economie 20 janvier 2021- 47

4 Natixis Flash Economics 29 December 2020 - 1444

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