Le secteur agroalimentaire, incontournable pour endiguer l'érosion de la biodiversité

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Le secteur agroalimentaire entretient une relation intime avec la biodiversité.

D'une part, les systèmes de production alimentaire sont tributaires des ressources naturelles et des services rendus par les écosystèmes tels que l’approvisionnement en matières premières (fruits, légumes, céréales, eau, etc.) et la régulation des éléments (climat, qualité de l'air, présence des parasites, etc.). D'autre part, les pratiques intensives répandues à date contribuent significativement à leur dégradation, qui s'accélère à un rythme alarmant. D’après l’institut politique londonien Chatham House, notre système alimentaire actuel serait le principal facteur de la perte de biodiversité, l'agriculture constituant à elle seule une menace pour 86% des espèces en voie d'extinction. 

Face à ce constat, le cadre mondial pour la biodiversité Kunming-Montréal adopté en décembre dernier accorde une attention toute particulière à la transformation des systèmes agroalimentaires. Parmi les 23 cibles que la COP15 a fixées à horizon 2030, deux d’entre elles sont étroitement liées au secteur agroalimentaire : 

  • La septième, qui vise à réduire les risques et l’impact négatif de la pollution, notamment en réduisant de moitié les excès de nutriments perdus dans l’environnement, en réduisant de moitié au moins le risque global liés aux pesticides et en réduisant et en s’efforçant d’éliminer la pollution plastique ;

  • La dixième, qui vise à ce que les superficies consacrées à l'agriculture, à l'aquaculture, à la pêche et à la sylviculture soient gérées de manière durable, notamment par l’utilisation durable de la biodiversité et par l’augmentation des pratiques respectueuses telles que l’intensification durable, l’agroécologie et d’autres.

Pour la filière agroalimentaire, la biodiversité ne représente pas uniquement un risque à maîtriser, mais également de nouvelles opportunités de marché à saisir. Dans ce contexte, la mobilisation en faveur de la transformation des pratiques s’intensifie et les entreprises du secteur se saisissent progressivement du sujet et des opportunités qui y sont associées.

Le secteur agroalimentaire est menacé par l'appauvrissement de la biodiversité, dont il dépend

La biodiversité et les écosystèmes qui y sont associés sont essentiels au secteur agroalimentaire. Ils rendent des services dits écosystémiques indispensables à la production alimentaire, notamment les services d’approvisionnement qui permettent de fournir les matières premières nécessaires à la production de denrées alimentaires. De même, les services de régulation permettent de pérenniser la production en maintenant la fertilité des sols, en purifiant l'eau et l'air ou encore en pollinisant les plantes. 

Plus de 70% des cultures alimentaires mondiales, notamment les fruits, les légumes, les amandes et le café, dépendent justement d’une pollinisation animale, en particulier des insectes. L'importance de ce service de pollinisation est telle qu'en 2015, à l’échelle mondiale, sa valeur a été estimée entre 235 à 577 milliards de dollars américains.

Le déclin de la biodiversité et des services écosystémiques qu'elle fournit constitue donc un enjeu majeur pour le secteur, dont le modèle économique et la pérennité des activités sont menacés : la dégradation des sols a déjà réduit de 23% la capacité de production agricole de l'ensemble de la surface terrestre mondiale et près d’un quart des races locales d’animaux d’élevage sont aujourd’hui considérées comme étant en danger d’extinction

À plus grande échelle, c'est la sécurité alimentaire mondiale qui est compromise, alors que les besoins vont croissants. En 2019, José Graziano da Silva, alors Directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), déclarait : "La perte de la biodiversité pour l'alimentation et l'agriculture compromet sérieusement notre capacité à alimenter et à nourrir une population mondiale en croissance constante".

Paradoxalement, le système alimentaire actuel est le principal facteur du déclin de la biodiversité

L’agriculture conventionnelle déployée dans le but de maximiser la production alimentaire et d'atteindre des rendements élevés contribue significativement à l'appauvrissement de la biodiversité. Sont notamment en cause la conversion des terres et leur homogénéisation à des fins agricoles, l'utilisation excessive d'intrants chimiques, la surexploitation des ressources (eau, halieutiques, etc.) et la primauté accordée aux variétés et races les plus productives. 

Ces pratiques conduisent entre autres à l'élimination d’aires naturelles, la destruction d’habitats, la raréfaction des ressources, l'appauvrissement de la diversité génétique et la disparition d’espèces qui contribuent aux services écosystémiques essentiels. On constate ainsi que : 

Ces effets directs sont majoritairement imputables aux systèmes de production primaires1. CDC Biodiversité estime que les impacts de la production de matières premières (végétales et animales) sur la biodiversité sont deux fois plus importants que ceux engendrés par les processus de transformation et fabrication. Pour autant, du fait de l’interdépendance entre les étapes amont et aval, la responsabilité est partagée tout au long de la chaîne de valeur, faisant de notre système alimentaire actuel le principal facteur de la perte de biodiversité

Ce système est par ailleurs consolidé par les grands enjeux mondiaux que sont la croissance démographique, l'évolution des marchés internationaux et l'uniformisation des préférences des consommateurs. Cela a pour conséquence d’accroître l’érosion de la biodiversité et in fine de compromettre la viabilité de la production alimentaire.

Dans ce contexte, on observe un durcissement des réglementations et une prise de conscience croissante des parties prenantes (consommateurs, investisseurs, etc.), se traduisant par une pression accrue sur le secteur, qui peut et doit de toute urgence transformer ses pratiques afin de pouvoir répondre aux besoins d’alimentation d’une population croissante tout en préservant et valorisant la biodiversité dont il est tributaire.

Transition agricole et alimentaire : quelles opportunités ?

Les modes de production alternatifs considérés comme bénéfiques pour la biodiversité, tels que l’agriculture de conservation des sols (également dite régénérative)2, l’agroforesterie3, les cultures associées4 ou les infrastructures agroécologiques5 gagnent du terrain, et les recherches dans ce domaine s’intensifient. 

Dès 2015, à l’occasion de la COP21 sur le climat, la France a lancé l’initiative 4 pour 1000 afin d’encourager le recours à l’agriculture de conservation sur le territoire. Son objectif est de préserver les processus biologiques naturels au-dessus et au-dessous de la surface du sol à la fois pour restaurer sa fertilité et piéger les gaz à effet de serre (GES). 

Au niveau mondial, le recours à ce système s’accélère également : selon l’Association pour la Promotion d'une Agriculture Durable (APAD), les surfaces cultivées en agriculture régénérative progressent chaque année et couvrent aujourd’hui 150 millions d’hectares à travers le monde, soit 9% de la surface agricole mondiale. 

Les entreprises de transformation ont quant à elles un rôle significatif à jouer, entre autres dans la prise en compte de la biodiversité à chaque étape de la chaîne de valeur, pour : 

  • accompagner les acteurs de la filière dans leur transition vers des pratiques agricoles durables ;

  • Réduire les déchets et le gaspillage alimentaire ;

  • Promouvoir de nouvelles habitudes alimentaires qui soient saines et durables (moins carnées.

Certaines entreprises du secteur ont déjà initié des démarches en ce sens. Parmi les pratiques les plus répandues, on retrouve notamment la mise en place de programmes de réhabilitation ou de préservation de la biodiversité en collaboration avec les agriculteurs et experts, l’approvisionnement en matières premières issues de pratiques agricoles bénéfiques pour la biodiversité, le développement de produits alternatifs, la réduction des emballages et la mise en place de systèmes de récupération des contenants. 

La mobilisation des entreprises en faveur de la biodiversité est par ailleurs soutenue par les nouveaux comportements des consommateurs. Selon l’enquête mondiale de PwC sur les habitudes de consommation réalisée en 2021, on observe que :

  • 46% des consommateurs privilégient les produits proposés par des entreprises engagées dans la protection de l’environnement ;

  • 54% des consommateurs choisissent des produits dont l’origine est traçable et transparente ;

  • 49% des consommateurs achètent plus de produit éco-responsables ou biodégradables ;

  • 47% des consommateurs regardent les labels lors de l’acte d’achat ;

  • 52% des consommateurs achètent volontairement des produits dont le packaging est éco-responsable ou réduit ;

  • Même si le prix est un des principaux facteurs qui poussent les consommateurs à se détourner des achats plus durables, 34% d’entre eux sont prêts à payer un prix plus élevé pour des produits d’épicerie durables.

Quant au bio, après une tendance favorable,il a été mis à mal en 2022 par le contexte inflationniste contraignant les consommateurs à se reporter sur des produits alimentaires à prix plus abordables. 

De par ses impacts et ses dépendances relatifs à la biodiversité, le secteur Agroalimentaire doit se transformer. Promouvoir la transition agricole afin de supprimer les impacts négatifs des filières et proposer une offre alimentaire saine et responsable aux consommateurs qui sont demandeurs, tout en proposant une offre abordable dans un contexte inflationniste : le défi est de taille. 

Pour autant, dans le cadre de leurs stratégies de réduction des émissions de GES, nombre d’entreprises agroalimentaires œuvrent déjà en faveur de la biodiversité sans avoir formellement identifié cet objectif comme tel, en réduisant les polluants de l’air ou de l’eau par exemple. La protection de la biodiversité va en effet de pair avec l’atteinte des objectifs de neutralité carbone.

1 Le secteur agroalimentaire comprend deux secteurs d'activité complémentaires : les secteurs primaires et secondaires. Le secteur primaire désigne l'ensemble des activités dont la finalité est d'exploiter des ressources naturelles pour en tirer des produits alimentaires bruts qui pourront être vendus en l'état ou transformés. Le secteur primaire correspond donc à la première étape de la chaîne d'approvisionnement et comprend entre autres l'élevage, l'agriculture, l'aquaculture et la pêche. Le secteur secondaire désigne les activités qui permettent de transformer les produits alimentaires bruts fournis par le secteur primaire en produits destinés à la consommation.

2 L’agriculture de conservation - ou régénérative - est un système agricole qui a pour objectif de restaurer la santé des sols en augmentant leur teneur en matières organiques et leur potentiel de stockage de carbone selon 3 principes : (1) la perturbation minimale des sols, (2) le maintien d'une couverture permanente et (3) la diversification des espèces. 

3 L’agroforesterie consiste à intégrer des arbres aux cultures et pâturages.

4  La culture associée est une pratique agricole qui consiste à associer deux espèces végétales ou plus sur une même parcelle agricole et de valoriser la complémentarité de ces espèces.

5 Les infrastructures agroécologiques sont des espaces semi-naturels (arbres, haies, bandes fleuries, mares, etc.) placées de façon interstitielle dans l'espace agricole et qui ne reçoivent ni engrais, ni pesticides.

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Sylvain Lambert

Sylvain Lambert

Associé Développement durable, PwC France et Maghreb

Emilie Bobin

Emilie Bobin

Associée Développement durable, PwC France et Maghreb

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