« Il est temps d’arrêter de se plaindre de notre dépendance et de commencer à construire nos propres solutions. » Ces mots d’Olivier Abecassis, CEO de Qwant et de la joint-venture avec Ecosia, posent le cadre. Pour lui, l’enjeu de la souveraineté en IA ne se résume pas à une posture défensive, mais bien à une capacité à passer à l’action ensemble.
Et cette action passe d’abord par la maîtrise des données, pierre angulaire du développement de l’IA générative. « La GenAI repose fondamentalement sur l’accès à des données web fraîches. Aujourd’hui, cet accès est contrôlé par quelques acteurs américains. » Le retrait de Microsoft du marché des API Bing a agi comme un signal d’alerte pour Qwant, qui a alors accéléré son partenariat avec Ecosia. Un rapprochement qui a mené à la création de SustainAPI, une interface permettant l’accès souverain au contenu web français, avec une ambition de déploiement européen.
Cet exemple illustre ce que Michelle Bourgeois, associée chez PwC Canada, responsable des alliances technologiques émergentes, a appelé une stratégie de « souveraineté agile » : s’inspirer de l’agilité issue des méthodes technologiques pour construire une autonomie évolutive, pragmatique et coopérative.
Cette logique de co-construction est aussi défendue par Mohamed Talayé, CTO d’Orange Business. Il rappelle que la souveraineté ne peut être abordée uniquement sous l’angle national ou compétitif : « La seule façon pour nous de rivaliser avec les hyperscalers, c’est de coopérer et de sortir la concurrence de nos esprits. »
Orange mise ainsi sur Cloud Avenue, une infrastructure cloud souveraine distribuée sur le territoire français et gérée par des équipes locales, en attente de la certification SecNumCloud de l’ANSSI. Mais la souveraineté, pour Orange, va au-delà de l’infrastructure. Il s’agit d’un « baromètre de confiance » articulé autour de trois piliers : la connectivité souveraine, l’hébergement de données localisé et le traitement sécurisé via des solutions comme Live Intelligence Trust.
Cette vision systémique de la souveraineté s’inscrit dans un écosystème ouvert, dans lequel l’innovation naît de la collaboration entre acteurs publics, privés et technologiques, bien loin des frontières traditionnelles.
Martin Kon, président et directeur commercial de Cohere, l’exprime plus directement : « Je trouve l’idée de souveraineté un peu amusante. Si vous êtes une banque, vous n’allez pas envoyer vos données en dehors de vos murs simplement parce que le data center est en France. » Pour lui, la vraie souveraineté n’est pas une affaire de géographie mais de contrôle opérationnel.
Cohere mise ainsi sur le déploiement privé : leur technologie est envoyée là où les données se trouvent, que ce soit en cloud, en multi-cloud, en hybride, sur site ou en environnement totalement isolé. L’enjeu n’est pas tant de créer un équivalent local à chaque géant technologique que de définir les modalités d’usage et de personnalisation qui répondent aux besoins des entreprises et gouvernements.
Comme il le rappelle, « la souveraineté peut être nationale, mais elle peut aussi être celle d’une entreprise, ou d’un organisme public. »
L’IA d’entreprise ne répond pas aux mêmes logiques que l’IA grand public. Martin Kon insiste sur ce point : « Les modèles grand public sont par définition génériques. Ce n’est pas ce que recherche une entreprise. Elle veut trouver une aiguille dans sa propre botte de foin, et chaque botte de foin est différente. »
Cohere a donc choisi un positionnement radicalement tourné vers l’entreprise, en développant des solutions verticales co-développées avec des acteurs locaux. En quelques semaines, la société a par exemple conçu avec Fujitsu une IA dédiée aux besoins des entreprises japonaises. Même logique avec STC (dans les télécoms), Aramco (dans l’énergie), ou encore RBC (dans la finance).
Cette démarche s’appuie sur modèle hybride qui marie une technologie de classe mondiale, associée à une personnalisation locale, dans une logique de partenariat à long terme. En d’autres termes : un modèle de souveraineté par co-développement, non par isolement.
À moyen terme, la souveraineté technologique devra aussi relever un défi énergétique de taille. « Le coût d’une requête IA peut être dix à cent fois plus élevé que celui d’une requête classique. Il faudra donc cibler les usages où l’IA a une vraie valeur ajoutée », alerte Olivier Abecassis.
Cohere défend également une approche efficiente et économe. Leurs derniers modèles sont capables de fonctionner avec deux GPU seulement, là où d’autres en nécessitent huit ou seize. Cette frugalité est importante pour faire de l’IA une technologie à la fois scalable, éthique et accessible.
Enfin, comme le souligne Mohamed Talayé, le futur de l’IA se situe probablement dans la « souveraineté comme commodité » : une couche de confiance intégrée par défaut, sur laquelle pourront se greffer des agents intelligents déployés « au plus près de l’usage », dans un maillage mondial sécurisé et interopérable.
« Je crois qu’on aura des agents partout », projette Mohamed Talayé (Orange Business). « Ces agents agiront pour le compte de nos clients, à la périphérie, sur leurs sites, de manière autonome. » Selon lui, cette nouvelle couche de l’infrastructure IA, embarquée au plus près de l’usage, transformera le paysage technologique industriel. À terme, « la souveraineté deviendra une commodité », tout comme l’hébergement ou la cybersécurité l’ont été avant elle.
Martin Kon (Cohere) complète cette vision : « Faire un POC avec une API, un étudiant peut le faire en une heure. Mais bâtir une solution robuste, c’est une autre histoire. » Il insiste sur l’importance de l’ingénierie invisible : recherche documentaire, connecteurs métiers, traitements vectoriels, gouvernance. « 90 % de l’iceberg est sous l’eau. Ce qu’il faut, ce sont des solutions prêtes à fonctionner dans un cadre complexe. »
Loin des effets de mode, ces agents deviendront le socle d’un usage IA fiable, intégré et différenciant. Mais à condition d’être pensés dès aujourd’hui dans une logique d’interopérabilité et de confiance.
Aujourd’hui, la question d’intégrer ou non l’IA dans vos processus ne se pose plus. Mais il s’agit de le faire de manière responsable, agile et souveraine. Soit de :
La souveraineté technologique n’est pas un dogme mais une démarche pragmatique, qui repose sur la capacité à nouer les bonnes alliances, à faire émerger des modèles d’IA locaux performants et à bâtir des écosystèmes de confiance. Les entreprises qui sauront allier excellence technologique et ancrage local auront un avantage concurrentiel décisif dans les années à venir.
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Associée responsable de l'innovation et de l'impact, PwC France et Maghreb