Mobile

toujours la clé du digital en Afrique ?

Communication, information, paiement, le mobile a un impact énorme en Afrique mais avec quelle réalité pour le marché et les pratiques ?

Le mobile est-il en train de transformer le continent africain ? Dans certains pays comme le Kenya, le téléphone portable ne permet pas seulement d’appeler et d’envoyer des messages : de nombreux fermiers kényans ont ainsi pris l’habitude de consulter les prix des marchés sur leur mobile grâce à des solutions basées sur la technologie SMS avant de procéder à une transaction avec un intermédiaire. Une étude du Massachusetts Institute of Technology publiée en décembre 2016 montre qu’entre 2008 et 2014, 2 % des Kényans sont sortis de la pauvreté grâce à l’utilisation de M-Pesa, système de microfinancement et de transfert d’argent lancé au Kenya en 2007, et qui fonctionne sur le socle technique des téléphones mobiles les plus simples.

“The trust machine”. La machine à confiance.

Ainsi titrait l’hebdomadaire “The Economist”, à la Une d’un dossier sur la blockchain publié en octobre 2015. Soit 7 ans après la naissance du bitcoin, la cryptomonnaie qui a mis la technologie blockchain sous les feux de la rampe. Il a donc fallu 7 ans pour transformer une obscure cryptomonnaie en une technologie attirant les regards d’un nombre toujours croissant d’industries, de la finance au transport maritime, en passant par la certification des diplômes universitaires.

 

“The trust machine”. La machine à confiance.

Ainsi titrait l’hebdomadaire “The Economist”, à la Une d’un dossier sur la blockchain publié en octobre 2015. Soit 7 ans après la naissance du bitcoin, la cryptomonnaie qui a mis la technologie blockchain sous les feux de la rampe. Il a donc fallu 7 ans pour transformer une obscure cryptomonnaie en une technologie attirant les regards d’un nombre toujours croissant d’industries, de la finance au transport maritime, en passant par la certification des diplômes universitaires.

 

L’impact de l’industrie de la téléphonie mobile sur la croissance économique en Afrique reste cependant difficile à mesurer. Des indicateurs ponctuels existent et donnent le sentiment que le mobile avance, mais à y regarder de plus près la réalité est plus contrastée et difficile à objectiver. De nombreux médias n’hésitent pourtant pas à publier des études remplies de chiffres qui ont tendance à magnifier la réalité. Le très sérieux The Guardian estimait, pour sa part, en août 2016, que le secteur du mobile représenterait 10 % de la croissance du continent africain d’ici la fin de la décennie, les connexions haut débit triplant en cinq ans.

« La croissance explosive de l’industrie des télécommunications a un impact économique, social et politique majeur sur le continent »

The Guardian, août 2016

En 2009, un rapport des Nations unies louait déjà la « révolution de la téléphonie mobile en Afrique ». Le nombre de téléphones portables vendus en Afrique était alors passé de 54 millions en 2003 à près de 350 millions en 2008, une progression plus de dix fois supérieure à celles des lignes de téléphones fixes. Depuis, les ventes de mobile se sont envolées. Fin 2016, The Economist relevait que près d’un milliard de mobiles étaient utilisés en Afrique, tout en soulignant qu’en réalité, plus de la moitié des 1,2 milliard d’habitants que compte le continent n’a pas de téléphone portable. En fait, nombre d’Africains utilisent plusieurs mobiles et plusieurs cartes SIM, afin de profiter des offres proposées par les différents opérateurs pour appeler moins cher.

Par ailleurs, les Africains sont de plus en plus nombreux à opter pour le digital, notamment le smartphone. Entre 300 et 350 millions de mobiles intelligents seraient actuellement utilisés en Afrique.

« C’est la technologie actuelle mais aussi celle de l’avenir proche. Qu’on le veuille ou non, 98 % du haut débit et d’internet passeront par le mobile, même s’il n’adresse pas 100 % des besoins, parce que cette technologie est beaucoup moins coûteuse qu’une infrastructure fixe et dédiée. Avec le mobile, le prix du kilo byte est nettement moins cher, la maintenance est plus facile. Sans compter qu’il y a moins de problèmes de vols. »

Nizar Yaiche, partenaire associé France, Maghreb et Afrique francophone chez PwC

Décélération de la croissance pour 2016

De nombreux opérateurs s’attendent à une explosion des ventes de mobile pour les prochaines années. « En 2021, on prévoit d’atteindre le premier milliard de smartphones africains », confiait Bruno Mettling, PDG d’Orange Middle East-Africa à Jeune Afrique, en mars 2017. Mais pour l’instant, la croissance n’est pas au rendez-vous partout sur le continent. Les sources officielles montrent une chute des ventes en Égypte, au Nigeria et en Afrique du Sud en 2017. En Afrique du Sud, cette baisse s’explique par le fait que des stocks élevés ont été écoulés pendant les trimestres précédents. Au Nigeria et en Égypte, la récession et la pénurie de devises ont ralenti les importations en général. 

Les marchés de l’Afrique de l’Est, - Tanzanie et Ouganda notamment- ont, quant à eux, été plus performants.

« Globalement, le rythme de croissance des smartphones était bon ces dernières années. En revanche, on constate une décélération de la croissance pour 2016. Dans les grandes villes, le taux de pénétration reste important, mais dès qu’on entre dans les zones rurales où vit plus de 40 % de la population africaine, on est très loin du compte en matière d’infrastructures et de technologie. »

Nizar Yaiche, partenaire associé France, Maghreb et Afrique francophone chez PwC

Mobiles : une fracture villes/campagnes

L’écrasante majorité de ceux qui vivent à la campagne n’a pour l’instant pas accès au mobile. « Les opérateurs ne veulent pas y aller, observe Nizar Yaiche. Ils savent que ce ne sera difficilement rentable et parfois même difficilement gérable ». De nombreuses zones rurales reculées n’ont pas d’électricité ni d’infrastructure de base pour y accéder. Leur fournir du haut débit nécessiterait des investissements colossaux : il reviendrait aux opérateurs de financer le déploiement des câbles ou d’acheter de la bande passante sur satellite. Sans compter les frais élevés de maintenance et de sécurité. Un tableau qui ne laisse guère de la place à l’optimisme d’autant que d’ici 2050, le continent africain comptera 2,5 milliards d’habitants, dont la moitié environ vivra encore dans les zones rurales.

Car le principal frein à l’accès au mobile dans ces régions reste les faibles revenus. Plus de 500 millions d’Africains vivent sous le seuil de pauvreté, soit avec moins de 2 dollars par jour. Autre obstacle : le coût élevé du téléchargement des données cellulaires. Parmi les dix pays du monde où le haut débit est le plus coûteux, sept se trouvent en Afrique, dont l’Ouganda, le Burundi, le Rwanda ou le Tchad.

L'adoption du smartphone en Afrique
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Baisse de la qualité des mobiles

Les progrès technologiques devraient toutefois entraîner une baisse des coûts des connexions, ce qui permettrait à davantage d’Africains d’accéder au mobile. De nouveaux câbles desservent l’ensemble du continent, y compris l’intérieur des terres. Eutelsat prévoit qu’avec les nouveaux satellites, le coût de la capacité de transmission sera divisé par cinquante d’ici 2020. La dynamique, sur ce volet, a déjà été déclenchée il y a environ 3 ans.

Des innovations pourraient également entraîner une réduction considérable des coûts pour les villageois qui vivent dans les zones rurales les plus reculées. Des entreprises telles que Nuran Wireless et Vanu travaillent sur de petits mâts mobiles à énergie solaire, qui peuvent être construits et exploités pour moins d’un quart du coût des mâts conventionnels. Les mâts émettent des signaux de faible puissance qui ne voyagent pas loin, mais éliminent le besoin en générateur. De telles améliorations pourraient permettre aux entreprises de mieux répondre aux attentes des villageois qui dépensent quelque 2 dollars par mois pour communiquer avec leur mobile.

Encore faut-il que la qualité des mobiles ne baisse pas davantage. Les consommateurs africains n’ont pas tous les moyens de s’acheter un mobile neuf. Nombre d’entre eux achètent des portables d’occasion sur les marchés informels.  

« Le marché des smartphones reste en croissance en termes de volume, mais le niveau de qualité moyen baisse. Ce phénomène que l’on voit apparaître au Maghreb est déjà présent ailleurs en Afrique. De nouveaux produits ultra low-cost fabriqués pour la majorité en Asie, pénètrent les marchés locaux et créent beaucoup de remous, notamment au niveau de la rentabilité des distributeurs habituels comme Samsung ou Huawei. Le même phénomène s’était produit, il y a une dizaine d’années, lorsque de nombreux ordinateurs PC de moins bonne qualité avaient inondé les marchés locaux africains. »

Nizar Yaiche, partenaire associé France, Maghreb et Afrique francophone chez PwC

Pour les opérateurs, la situation globale en Afrique reste assez difficile. « D’après nos analyses, un tiers des opérateurs se portent à peu près bien en ce qui concerne la croissance et la rentabilité ; un second tiers se trouve à un niveau de risque assez élevé ; le dernier tiers est en difficulté, décrypte Nizar Yaiche. Étant donné que les opérateurs sont vraiment le premier moteur de croissance des télécoms, du digital, de l’e-santé et de l’e-éducation en Afrique, il y a de bonnes raisons de s’inquiéter. » En termes de perspectives, il est clair que les fronts de croissance sont limités : pour des raisons économiques et sociales, la bataille des contenus sera difficile en Afrique et si certains services à valeur ajoutée peuvent apporter un peu de croissance, ce ne sera pas suffisant pour compenser des baisses significatives au niveau des communications voix, du roaming ou même de la data. Du coup, la quasi-totalité des opérateurs est revenue vers des programmes d’optimisation des coûts et des dépenses.

Usages des smartphones encore rudimentaires

Parmi les services à valeur ajoutée porteurs de croissance, le Mobile Money tire son épingle du jeu. Dans le sillage de M-Pesa, la plupart des opérateurs télécoms présents sur le continent se sont ainsi mis au Mobile Money, à l’instar du Français Orange Money ou encore du Sud-Africain MTN Mobile Money. Ces success stories existent, mais ce sont davantage des jolis coups du point de vue marketing que de vraies réussites sur le plan financier. Aucune start-up africaine ne pèse le millième d’un Facebook ou même le dixième d’un Blablacar. Les solutions de transferts d’argent, lorsqu’elles réussissent, ne représentent pas plus, pour la majorité des cas, de 2 ou 3 % en moyenne du chiffre d’affaires des opérateurs.

De nouveaux modèles économiques sont-ils possibles ? 

« Il faut absolument les inventer ! préconise Nizar Yaiche. En général, les opérateurs font beaucoup de profits quand ils reçoivent des appels de l’étranger. Cela permet de compenser les pertes, mais pour les opérateurs présents dans des pays à très faible revenu moyen et à forte étendue géographique, ce qu’il faudrait, c’est constituer des fonds universels qui leur donneraient juste ce qu’il faut pour qu’ils retrouvent un minimum de rentabilité et de retour sur investissement, pour qu’ils investissent dans les zones rurales ». Des aides qui pourraient également permettre aux start-up de favoriser l’émergence des contenus et de services, notamment ceux qui permettraient d’aider au suivi des récoltes.

« Mais ce type de service n’est pas encore très adapté aux besoins. Beaucoup de paysans n’ont pas de mobile ou n’ont pas de couverture suffisante, et parfois même ne savent ni lire ni écrire. »

Nizar Yaiche, partenaire associé France, Maghreb et Afrique francophone chez PwC.

Pour l’heure, la grande majorité des Africains qui ont un smartphone en font un usage restreint qui se limite à WhatsApp, Facebook ou YouTube. Les usagers se servent de Facebook pour communiquer entre eux, mais surtout comme d’une plateforme de promotion commerciale de produits, de services. Les restaurateurs y diffusent des photos de leurs plats, les particuliers des clichés de leurs appartements à louer.

Accéder à la maturité digitale

De nombreuses start-up africaines qui ne veulent pas se limiter à ces usages rudimentaires se lancent dans la conception d’applications. La firme kényane Zege Technologies a ainsi développé Mpayer, une application permettant aux entreprises de réaliser et recevoir des transferts d’argent en temps réel. « On voit de très belles applications. remarque Nizar Yaiche. Mais il faudrait que les start-ups qui les développent puissent gagner en taille, lever des fonds, accéder à des bases clients et des technologies modernes. Seules, elles auront du mal à y arriver. La marche est beaucoup trop grande. »

Pour l’Afrique, le défi des prochaines années sera surtout d’accéder à la maturité digitale. L’appétence des populations pour les smartphones n’est plus à démontrer. Il revient désormais aux administrations, aux banques, aux acteurs des télécoms et des services de se déployer sur les canaux mobiles. Or, pour l’heure, même dans les régions les plus avancées, comme le Maghreb, les gouvernements n’ont pas encore suffisamment mis en place leurs briques digitales pour permettre aux citoyens de payer leurs impôts, les frais d’hôpitaux ou leurs amendes en ligne. De fait, la réglementation ne suit pas, les populations n’ont pas encore réclamé ce genre de services et la concurrence n’est pas suffisamment rude pour qu’il y ait des innovations majeures pour adresser ces segments.

Les PME européennes qui souhaitent investir dans l’industrie du mobile ou qui veulent exporter en Afrique en utilisant des solutions de paiement via le mobile doivent rester vigilantes.

« Nous recevons beaucoup de demandes d’investisseurs européens, en particulier français. Le marché est là, la croissance aussi. Reste que les pièges sont très nombreux. Beaucoup d’entreprises étrangères se sont trompées sur le marché, sur le cadre réglementaire, les choix technologiques. Mais lorsque les partenariats entre des Grands Groupes et PME européennes et des entreprises africaines sont bien préparés, équitables et collaboratifs, les possibilités de win win sont au rendez-vous, surtout dans l’industrie du mobile. Dans tous les cas, il est impératif de garder en tête que si l’on s’installe en Afrique, il faut y aller avec une vision et une stratégie long terme. »

Nizar Yaiche, partenaire associé France, Maghreb et Afrique francophone chez PwC

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