Skip to content Skip to footer
Recherche

Chargement des résultats

Sécurité alimentaire

Quelle place pour l’innovation dans l’agriculture ?

En 1973, le film Soleil Vert posait la question de l’accès à la nourriture sur une planète surpeuplée. Plus d’un demi-siècle plus tard, la croissance démographique emboite le pas de la science-fiction.

D’ici 2050, nos sociétés devront être capables de nourrir plus de 9 milliards de bouches tout en faisant face à la raréfaction des ressources naturelles. Un défi qui englobe des secteurs aussi divers que la science, l’économie, l’industrie et, bien sûr, l’agriculture. Comment produire et consommer mieux, de manière plus sobre et efficace ?

Longtemps, l’innovation en agriculture s’est résumée au développement de technologies capables d’accroître la productivité. En 50 ans la disponibilité per capita d’aliments a augmenté de 27 %, bien que la population mondiale ait doublée. Nos sociétés sont, a priori, capables de répondre aux besoins alimentaires de la population actuelle. Or, le Programme Alimentaire Mondial estime que 795 millions de personnes dans le monde souffrent encore de la faim. La sécurité alimentaire ne passe pas seulement par l’augmentation de la productivité agricole.

« Les crises alimentaires surviennent pour des raisons d’inaccessibilité économique ou physique de la nourriture, mais à un niveau local. Certes, il faut augmenter la production à certains endroits, mais il faut aussi être capable de récolter, de stocker, de transporter. »

Baptiste Bannier, coordinateur des activités de PwC dans l’agri-business

9,1 milliards d’humains à nourrir

En 2050, nous serons 9,1 milliards d’individus sur Terre, dont 70 % de citadins. Ainsi, l’espace à usage agricole continuera à reculer au bénéfice de l’urbanisation qui, depuis les années 60, avance plus vite que la croissance démographique elle-même. Selon une étude Safer (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural) datant de 2011, la surface des communes urbaines a été multipliée par 3,4 % en France entre 1999 et 2007 quand la démographie n’a progressé que de 2,2 %. Chaque année dans le monde, plus de 1000 km2 de terres arables laissent place au béton, soit l’équivalent de la surface de la grande Berlin. Produire davantage, mais de façon plus efficace et viable, sera le grand défi de ce siècle.

Selon la dernière étude du cabinet PwC, l’économie mondiale devrait connaître un taux de croissance annuel de 2,5 % entre 2016 et 2050, avec des revenus moyens en augmentation dans les pays en développement comme dans les pays développés. Or, selon les experts, l’émergence de ces nouveaux marchés va s’accompagner d’une place plus grande accordée aux régimes incorporant viandes, laitages et poissons. Des produits plus nutritifs, certes… mais aussi plus gourmands en ressources.

La sécurité alimentaire : une question de transition

La FAO estime que, d’ici 2050, la production de viande devra augmenter de 200 millions de tonnes pour répondre aux besoins de ces nouveaux marchés. Or il faut 7 kilos de céréales pour produire 1 kg de viande. Sachant que 30 % de la surface agricole est aujourd’hui utilisée pour la production de viande, alors que la même surface permettrait de produire 10 à 15 fois plus de protéines végétales, il devient clair que la notion de sécurité alimentaire passe aussi par celle de transition alimentaire, basée sur la substitution croissante des calories d’origine animale au profit des calories végétales.

« Nous avons, d’un côté, les pays émergents qui voient augmenter leur consommation de viande et, à l’inverse, les pays industrialisés qui basculent vers une alimentation de plus en plus segmentée, avec une baisse de la consommation de protéines animales. Mais le balancier global penche clairement vers l’explosion de la consommation carnée et ce n’est pas viable.»

Julien Muller, responsable de l’offre Food Trust en France

À cela viendront s’ajouter le réchauffement climatique et l’épuisement des ressources naturelles, qui sont des conséquences directes des phénomènes d’urbanisation et de pression démographique. Dans son 6ème rapport d’évaluation du climat, le GIEC observe que la productivité agricole pourrait chuter de 2 % par an jusqu’à la fin du siècle en raison des sécheresses, des changements de températures et de la montée du niveau de la mer. Aux Etats-Unis, des baisses de rendement sont déjà constatées dans les cultures de maïs et de blé. Les pertes économiques causées par les changements climatiques ont été évaluées à 7,5 milliards de dollars en 2010 par le réassureur allemand Munch RE Geo Risk Research. Dans ce contexte, la demande globale d’aliments sera 70 % supérieure à celle d’aujourd’hui, estime la FAO, alors qu’on ne pourra compter que sur une expansion réduite des terres agricoles et sur un accroissement de la productivité limité aux régions où les pratiques agricoles n’ont pas encore épuisé les sols. C’est pourquoi l’optimisation de l’agriculture est indissociable d’une utilisation efficace des ressources.

« On estime à 20 % le besoin supplémentaire en terres agricoles et à 80 % l’augmentation des rendements dans les zones où il y a encore du potentiel. » explique Baptiste Bannier « L’expansion des surfaces est encore possible en Afrique sub-saharienne, en Amérique Latine et dans les Caraïbes. Quant à l’augmentation des rendements, elle est nécessaire en Afrique et dans une partie de l’Asie centrale, c’est-à-dire, des zones où l’agriculture est encore peu mécanisée, peu productiviste et où elle utilise peu d’intrants. »

Les besoins en ressources des aliments : végétal vs animal
Partager sur

Innover pour rester compétitifs

L’agriculture française pèse lourd dans l’économie européenne. Avec 9,2 milliards d’euros d’excédent commercial, c’est le premier exportateur européen de blé et le premier cheptel de l’UE. En dépit de ces belles performances et d’importantes subventions publiques (en moyenne 84 % des revenus agricoles d’une exploitation selon une étude publiée par le Conseil d’analyse économique CAE en 2015), la filière montre de nombreuses failles : réduction d’emploi, faiblesse des revenus, dégradation de l’environnement.

« Le CAE note que la part de la France dans les exportations mondiales a chuté de 7 % depuis l’an 2000 et que, depuis 2007, l’Hexagone a perdu sa place de premier pays agricole d’Europe au profit de l’Allemagne. La perte de compétitivité de la France s’explique aussi par la dimension de ces structures d’exploitation, avec une prédominance d’exploitations familiales. Même si le rapport entre la taille et l’efficacité de l’exploitation ne fait pas consensus, les économistes s’accordent à dire que la révolution agricole actuelle, basée sur l’emploi de nouvelles technologies, tend à favoriser les grandes structures. Pour rester compétitif, la réforme semble donc inévitable. Les auteurs de l’étude de la CAE préconisent d’axer la politique agricole sur la préservation du capital naturel et sur l’innovation technologique, pour éviter un risque de « décrochage de la France en termes d’innovation ».

Dans un livre blanc, publié en novembre 2016, le think thank Renaissance Numérique formule 16 propositions pour repenser l’agriculture à l’ère du numérique. Sont présentés l’accompagnement des agriculteurs dans l’acquisition de nouveaux outils d’aide à la décision, l’amélioration de la couverture réseau nécessaire à une agriculture connectée, la mise en place de programmes open data pour faire face à la volatilité des prix, le développement des objets connectés pour simplifier la labélisation des produits.

L’irruption des technologies innovantes dans l’agriculture - solutions numériques mais aussi biotechs, nouvelles formes de financement,… - peut être perçue comme une rupture aussi importante que l’arrivée de la mécanisation au XXème siècle. Les innovations apportées par les techniques d’agriculture de précision, notamment, représentent un incroyable bond en avant pour le secteur. De l’objet connecté à la biotechnologie en passant par les big data et le financement participatif… l’offre « agritech » est à même de contribuer à la révolution agricole du XXIe siècle.

« On a parfois une vision un peu figée de l’agriculture en France alors que c’est un domaine où les professionnels ont toujours été plutôt précurseurs. Je pense par exemple au GPS, qui était déjà une norme dans les tracteurs bien avant d’équiper nos voitures. Les agriculteurs français sont très innovants. » estime Baptiste Bannier. Et ils peuvent compter sur le soutien de l’État. Porté par les Ministères de l’agriculture et de la Recherche, le plan « Agriculture – Innovation 2025 », doté d’une enveloppe de 10 milliards d’euros, vise à renforcer la recherche sur les sols, l’agriculture et le climat, à développer le numérique et l’agriculture connectée ainsi qu'à créer des laboratoires vivants pour favoriser l’innovation.

L’agriculture de précision

L’usage des outils d’aide à la décision, dont la France fait figure de précurseur en matière d’innovation et de réglementation, apporte déjà des bénéfices concrets pour les agriculteurs. Ces systèmes utilisent des capteurs in situ, télé-direction, traitement de données et dispositifs d’autoguidage pour aider l’agriculteur dans ses prises de décision. Sur un écran, les parcelles ensemencées sont affichées par couleur selon leur besoin en ressources. L’agriculteur peut ainsi contrôler l’adjonction d’intrants et l’irrigation au centimètre près selon la grille de diagnostic calculée par le système : état de la plante, température, historique de la parcelle. Cet outil n’a pas pour vocation de se substituer à l’homme mais de lui proposer des solutions reposant sur l’analyse des données et sur l’imagerie hyperspectrale ou multispectrale acquise en survolant les champs, capable de cartographier la zone de culture avec précision et d’offrir à l’agriculteur un niveau de connaissance jamais égalé.
La start up française AIRINOV estime que l’utilisation de ses drones agricoles permet, en pratique, de réduire entre 15 et 20 % le volume d’engrais utilisés. Ce pionnier français dans le secteur utilise une méthodologie simple et à bas coûts - à partir de 1 100 euros le kit – pour détecter les failles dans les plantations, le manque ou l’excès d’eau ou encore les zones nécessitant des intrants de façon précise et localisée. Les données enregistrées par le système sont transformées en informations applicables dans la gestion agricole. L’agriculteur peut ainsi détecter de façon précoce les maladies, optimiser la fertilisation et mieux estimer les rendements. AIRINOV a bénéficié d’un investissement de 33 millions d’euros de Bpifrance pour accélérer sa croissance et consolider son leadership, preuve que l’agriculture de précision est considérée comme un secteur clé de croissance économique.
Les robots aussi investissent les champs pour permettre à l’agriculteur de gagner en autonomie. Les modèles français OZ (Naïo Technologie) ou ANATIS (Carré), assistent l’agriculteur dans le désherbage avec une technique qui favorise l’infiltration d’eau et limite l’utilisation de produits chimiques.

Une planète ne nous suffit plus
Partager sur

Résister au manque d’eau

À côté des solutions technologiques « pures », le développement de variétés agricoles, à même de mieux contribuer à la sécurité alimentaire se poursuit. Plusieurs biais sont privilégiés : de manière classique, via la recherche de cultivars adaptés aux évolutions des sols et des climats ou via les biotechnologies et, notamment, les interventions sur le génome des plantes. Monsanto, leader des OGMS, travaille actuellement sur « l’OGM de demain », capable de se satisfaire d’apports d’eau réduits. L’entreprise argentine Biocere, leader en biotechnologie et partenaire de Monsanto, est parvenue à isoler un gène de tournesol résistant à la sécheresse et à l’inoculer dans des plants de soja. La recherche se porte aussi sur la synthèse de gène de plantes capables de pousser dans l’eau salée, comme c’est le cas de certaines espèces présentes dans les mangroves. On pourrait ainsi imaginer des champs de céréales irrigués à l’eau salée. Le grand potentiel des OGM se mesure, en théorie, à sa capacité à faire face aux aléas du climat et aux contraintes d’épuisement des ressources. Encore faut-il parvenir à dépasser la méfiance provoquée par ces organismes génétiquement modifiés, à garantir la sécurité sanitaire des aliments issus de cette filière, et à établir la preuve, sur le terrain et dans la durée, d’une authentique amélioration des rendements comparativement aux variétés non OGM.

Inventer de nouveaux modes de consommation

Si l’innovation agricole mobilise un éventail très large de technologies, elle ne s’y limite pas. Relever le défi de la sécurité alimentaire passe, aussi, par la capacité à renouveler en profondeur les comportements. La transition agricole passe, en particulier, par une limitation drastique du gaspillage alimentaire. Maladies, facteurs météorologiques, volatilité des prix, normes de calibrages, surplus de production,... d’après une étude FAO datant de 2013, les étapes de production, de manutention et de stockage des aliments sont responsables de 54 % du gaspillage. En 2007, 28 % des terres agricoles ont servi à produire des denrées qui ont fini à la poubelle.

« Dans certaines régions du monde, la nourriture peut pourrir dans les champs parce qu’on est incapable de la récolter ou de la transporter. Dans la chaîne de transformation, le gâchis est également démesuré. Nous devons apporter des solutions différentes et adaptées à chaque pays pour faire face à ces enjeux globaux. »

Julien Muller, responsable de l’offre en France, Food Trust

Des techniques pour produire au plus près des besoins du consommateur sont déjà expérimentées. La vente des « légumes moches », propulsée par l’agence de communication Marcel en réaction au gaspillage des fruits et légumes non calibrés, connaît un large succès en France. Il en va de même pour la vente par circuit court, qui joue en faveur d’une gestion optimale des stocks, car elle permet au producteur de mieux anticiper la demande et de contourner les contraintes liées au transport et à la conservation.

Un autre concept se développe : celui des « fermes urbaines ». Elles raccourcissent les distances entre producteur et consommateur, là où les densités de population sont les plus fortes. Elles impliquent souvent de repenser fondamentalement les méthodes de production. Citons, parmi les réponses innovantes à l’insuffisance de terres cultivables en milieu urbain, l’aquaponie. Cette technique héritée des Aztèques consiste à faire pousser les plantes dans l’eau issue de l’élevage des poissons, riches en engrais naturels. Si elle reste anecdotique en France, elle fait l’objet d’expérimentations sérieuses à Chicago, dans les hangars de la FarmedHere, avec 9 000 m2 de culture et près de 50 tonnes de légumes produits par an. La première ferme pilote est apparue à Bâle en Suisse en 2012, installée sur les toits d’un bâtiment industriel et avec une capacité de production de 5 tonnes de légumes par an. Depuis, les projets de fermes urbaines ont fait des émules à Berlin, Londres, Abou Dabi, Honolulu ou… Lyon !

Des initiatives s’intéressent aussi à la filière de la transformation des invendus, telles que l’association Corrèze Environnement qui transforme les pommes ramollies en jus, ou encore des associations de boulangers qui recyclent le pain rassis en nouvelles recettes, sans oublier la prometteuse filière de la méthanisation, capable de transformer les déchets végétaux en biogaz, une source d’énergie renouvelable.

L’innovation peut-elle suffire à relever le défi de la sécurité alimentaire à l’horizon 2050 ?

Dans une étude réalisée en 2011, l’Inra et le Cirad imaginent des scénarios tendanciels de l’utilisation des terres dans le monde et de leur lien avec l’alimentation et le changement climatique. Outre les scénarios catastrophes qui mèneraient à des crises alimentaires récurrentes, les deux organismes de recherche évoquent trois alternatives viables. Une première, basée sur un « régime alimentaire sain », reposerait sur la diversification des productions agricoles, sur le changement des comportements alimentaires et la réduction des gaspillages. Le second scénario est basé sur la notion de « souveraineté alimentaire » : chaque région développerait sa propre stratégie de sécurité alimentaire en réduisant les échanges internationaux. La troisième voie donne un rôle majeur à l’agriculture familiale et aux échanges renforcés entre les zones rurales et urbaines. Les auteurs de l’étude concluent cependant, que le premier scénario, celui des « régimes alimentaires sains », est le seul capable de nourrir la population en 2050 sans mettre en péril l’équilibre environnemental.

Contactez-nous

Suivez-nous !