Fort de 15 000 collaborateurs et d'une présence internationale, bioMérieux n'a pas abordé NIS 2 comme une rupture, mais comme un levier pour accélérer des chantiers préexistants.
Pascal Peloni, VP & CISO de bioMérieux, invité lors des Matinales digitales et cyber des ETI organisé par PwC, souligne l'utilité de réaliser un diagnostic d'écart dès le départ. Cette étude a démontré que la certification ISO 27001, malgré sa rigueur en matière de gouvernance, s'avère insuffisante pour répondre à l'ensemble des exigences de sécurité fixées par l’ANSSI. Ce constat montre aussi que la mise en conformité NIS 2 demande un effort technique et opérationnel supplémentaire, particulièrement sur la protection des environnements industriels (OT).
À cet égard, la méthode bioMérieux repose sur une hybridation de sa feuille de route. Plutôt que de créer un programme isolé dédié à la conformité NIS 2, les exigences réglementaires ont été fondues dans le plan de transformation numérique du groupe sur trois ans. Cette stratégie permet de mutualiser les moyens et d'assurer une meilleure adoption par les métiers. La sécurité est ainsi présentée comme un attribut de la qualité des produits et de la fiabilité des livraisons, ce qui facilite notamment l'adhésion des responsables de production.
Sans oublier que la protection des systèmes de production (OT) dans le secteur médical impose des précautions particulières. Ici, contrairement aux parcs informatiques renouvelés fréquemment, les automates industriels affichent une longévité de quinze à vingt ans. Pascal Peloni souligne cette difficulté : « Sur l'OT, nous devons protéger des systèmes anciens qui ne supportent pas les mises à jour classiques. Une solution se trouve dans une segmentation physique et logique rigoureuse pour isoler ces actifs vitaux. » En érigeant ces barrières étanches, l'entreprise s'assure ainsi qu'un incident sur le réseau de bureaux ne paralyse pas ses usines.
Pour réussir, ce programme doit s'ancrer dans le quotidien des équipes opérationnelles. Le responsable de bioMérieux rappelle une vérité de terrain : « Il est impossible de parler de continuité d'activité sans engager les responsables de la production ou de la chaîne logistique. La sécurité est aussi l'affaire des métiers. » La défense numérique devient ainsi une composante de la fiabilité des produits livrés aux hôpitaux. En garantissant des analyses intègres et sans interruption, la résilience renforce la confiance des patients.
Les résultats de l'étude Global Digital Trust Insights 2026 de PwC révèlent une situation préoccupante au sein du tissu économique français. Alors que 65 % des décideurs placent la cybersécurité en tête de leurs priorités pour les mois à venir, seuls 6 % estiment disposer d'un niveau de protection adapté. Ce décalage entre la perception du risque et la réalité opérationnelle peut conduire à des menaces structurelles pour les entreprises.
L'étude met aussi en lumière une répartition des investissements encore trop tournée vers la réaction. En France, 76 % des entités choisissent d'allouer leurs ressources de manière équilibrée entre la prévention et la gestion de crise. Or, cette posture médiane ne permet pas d'atteindre le niveau d'étanchéité requis par les nouvelles menaces. Seul un quart des entreprises (24 %) adopte une démarche proactive massive, investissant prioritairement dans la détection amont, les audits de sécurité et la remédiation anticipée. La directive NIS 2 oblige justement à sortir de cet entre-deux pour privilégier une immunité numérique dès la genèse des projets.
La Directive NIS 2 introduit une distinction entre les « Entités Essentielles » (EE) et les « Entités Importantes » (EI), basée sur 18 secteurs d'activité et la taille de l'entreprise :
Le non-respect des obligations liées à NIS 2 expose les organisations à des sanctions financières lourdes : jusqu'à 10 millions d'euros ou 2 % du chiffre d'affaires mondial pour les EE, et 7 millions d'euros ou 1,4 % pour les EI. Ces sommes démontrent que la solidité numérique possède une valeur comptable réelle.
L'inaction face à la menace numérique expose par ailleurs les entreprises à un double péril financier dont les ordres de grandeur imposent une prise de conscience immédiate. D'un côté, le coût direct des attaques, avec l'arrêt des chaînes de production, la remédiation technique et les pertes d’exploitation, peut s'élever à plusieurs millions d'euros, mettant en péril la pérennité même de l'entreprise. De l'autre, le non-respect des exigences de la directive NIS 2 introduit un risque juridique et administratif sans précédent avec des sanctions semblables à la réglementation RGPD par exemple. Ces coûts financiers sont d’ailleurs largement documentés, y compris pour des Groupes d'origine Françaises, qui ont subi des attaques importantes ayant eu un impact sur leur productivité.
Cette convergence des risques crée un effet de ciseau redoutable : l'entreprise qui subit une attaque majeure alors qu'elle est en défaut de conformité s'expose non seulement aux pertes liées à l'incident, mais également à des sanctions financières lourdes. Selon David Luponis, Associé Digital Risks Services chez PwC : « L’idée centrale est simple : les agressions coûtent une fortune, tandis que la prévention rapporte. Il faut passer d’une posture de défense réactive à une véritable culture de l’anticipation. » Investir dans la résilience devient alors l'arbitrage le plus rationnel pour protéger les marges et la réputation du groupe.
L'innovation la plus marquante de NIS 2 se trouve dans l'implication directe des organes de direction. La cybersécurité quitte définitivement la sphère purement technique pour s'inviter à la table du conseil d'administration. Les dirigeants ont désormais l'obligation de valider les mesures de sécurité et de superviser leur mise en œuvre. Comme le souligne Paul-Olivier Sajot-Lucas, Associé Advisory PwC : « L'implication du management est la condition de la réussite. Sans une gouvernance forte portée par le sommet, la résilience reste un vœu pieux. La directive transforme une bonne pratique en une obligation légale opposable aux dirigeants. »
Le texte prévoit ainsi une responsabilité personnelle pour les manquements constatés. En cas de négligence grave, les autorités de contrôle pourront prononcer des interdictions temporaires d'exercer des fonctions de direction.
De plus, les responsables doivent impérativement suivre une formation certifiée pour comprendre les enjeux cyber et pouvoir arbitrer les investissements avec discernement, en s’appuyant sur des KPI. Cette exigence garantit que le risque numérique est traité avec la même rigueur que le risque financier ou juridique.
Face à l'ampleur des exigences en matière de sécurité de la directive, la tentation de vouloir tout traiter de front peut mener à une paralysie organisationnelle. Pour éviter cet écueil, Bichr Chenguiti, Directeur Digital Risk chez PwC, préconise une analyse de risques pragmatique : « Il faut identifier les failles critiques pour la conformité légale tout en cherchant des succès rapides pour démontrer la valeur du projet à la direction. » Cette méthode permet de répondre aux impératifs de l'ANSSI tout en maintenant une dynamique de projet positive.
L'enjeu consiste à isoler les faiblesses qui présentent le plus fort impact potentiel sur le système d’information et les activités vitales de l'entreprise. En se concentrant d'abord sur ces points de rupture, l'organisation sécurise son socle juridique et opérationnel.
Parallèlement, l'identification de quick wins, comme la généralisation de l'authentification multi-facteurs (dite MFA) ou a mise à jour des politiques d’accès, apporte des résultats concrets et immédiats. Cette stratégie de "petits pas" valorise le travail des équipes cyber auprès du comité de direction, transformant une contrainte réglementaire perçue comme abstraite en une suite de victoires qui renforcent, étape par étape, la résilience globale.
Bien que la directive NIS 2 soit encore en cours de transposition et que son contenu définitif en droit français ne soit pas totalement arrêté, certaines orientations en matière de cybersécurité émergent déjà avec constance. Plusieurs mesures régulièrement mises en avant par l’ANSSI et par les experts du secteur constituent ainsi un ensemble de bonnes pratiques robustes auxquelles les organisations peuvent se préparer dès maintenant.
Il ne s’agit pas, à ce stade, d’obligations formelles, mais plutôt de recommandations fortes, largement reconnues comme des fondamentaux de sécurité qui ont toutes les chances de figurer sous une forme proche ou évoluée dans le futur cadre réglementaire. En anticipant ces mesures, les entreprises renforcent leur maturité cyber tout en se positionnant favorablement pour répondre aux exigences qui seront précisées une fois la transposition finalisée.
Le périmètre de responsabilité s’étend aussi aux partenaires et fournisseurs. Une entreprise peut en effet voir sa conformité NIS 2 remise en question si l'un de ses prestataires critiques présente des faiblesses. Cette dimension transforme les relations commerciales : la résilience numérique s’impose comme un critère de sélection et de maintien des contrats.
En cela, le processus de gestion des risques liés aux tiers (TPRM) doit être renforcé par l'ajout de clauses de gestion de risques cyber et la mise en place de processus de vérification continue et par une couverture la plus exhaustive possible des tiers. Il ne s'agit plus de signer un engagement de principe, mais de s'assurer opérationnellement de la mise en oeuvre des mesures de cybersécurité et de gestion des risques. Cette exigence favorise une montée en compétence globale de l'écosystème économique, réduisant les risques de contagion lors d'attaques par rebond.
La mise en place de ces protections représente un défi de taille pour les équipes internes, déjà mobilisées par les opérations quotidiennes. Pour absorber cette complexité, 48 % des entreprises ayant traversé une crise cyber recommandent le recours à des services managés spécialisés. Ces partenaires apportent une expertise pointue et, par exemple, intègrent ou opèrent des outils et des environnements de supervision de sécurité (SOC).
PwC accompagne les organisations à travers une offre structurée autour de quatre phases :
La directive NIS 2 ne doit pas être perçue comme un fardeau réglementaire supplémentaire. Elle représente au contraire une chance de moderniser les structures et de renforcer la confiance des clients, des actionnaires et des partenaires. Dans un monde où la donnée est le moteur de la valeur, la capacité à la protéger devient un avantage compétitif de premier plan. Passer ainsi d'une défense subie à une résilience choisie permet de stabiliser les opérations et d'innover avec assurance.