Pierre Escaut, Avocat Associé, responsable du département prix de transfert de Landwell et Associés
Lutter contre l'évasion fiscale par plus de transparence sur les prix de transfert, tel est l'objectif du projet de loi renforçant les obligations de documentation dès le 1er janvier 2010. Et peu d'entreprises, grandes ou PME appartenant à un grand groupe, y échapperaient !
Pour justifier les prix de transfert, il faudra désormais être en mesure de fournir au vérificateur :
Sous peine de lourdes sanctions, ou pire encore, au risque de redressements arbitraires sans limite de montants...
Comment préparer cette documentation à moindre coût ?
Quelques pistes :
Une telle démarche présenterait le double avantage de relever d'une bonne gestion et de limiter les risques de redressement en cas de contrôle ...
À condition de l'anticiper dès maintenant ! À la notification d'un contrôle fiscal, il sera trop tard.
Aucun doute, de très nombreuses sociétés seraient dans l'obligation de se soumettre aux nouvelles obligations documentaires. Pour preuve, seraient notamment concernées :
Autant dire que toutes les sociétés, y compris des PME appartenant à de grands groupes seraient touchées. En effet, il suffit que l'une au moins des sociétés du groupe satisfasse au critère de taille mentionné plus haut pour que toutes les sociétés actionnaires ou filiales à plus de 50% soient soumises aux nouvelles obligations documentaires.
Seules les entreprises ne faisant pas partie de tels groupes resteraient soumises aux règles actuelles, moins contraignantes.
Une documentation à la disposition du vérificateur dès le premier jour du contrôle…
Aujourd'hui, plusieurs mois peuvent s'écouler entre le début du contrôle et la date de remise de la documentation.
Demain, le contribuable devrait être en mesure de présenter sa documentation dans le cadre d'un contrôle fiscal dès la première demande du vérificateur donc éventuellement dès le premier jour du contrôle.
A défaut, il s'exposerait à une mise en demeure de produire la documentation dans un délai d'un mois éventuellement prorogeable d'un seul mois supplémentaire.
Certes, il pourrait établir la documentation dans l'urgence, néanmoins, en pratique il est souvent difficile de documenter les prix de transfert a posteriori, les informations nécessaires risquant de ne plus être disponibles. Par ailleurs, le contribuable s'en trouverait fragilisé pour la suite du contrôle…
…sous peine de lourdes sanctions et surtout de redressements arbitraires
En cas de non respect des obligations documentaires, l'entreprise se verrait appliquer une pénalité égale à 5% des bénéfices réputés transférés à l'étranger et redressés, avec un minimum de 10.000 € par exercice vérifié. Actuellement, seule la pénalité de 10.000 € est susceptible de s'appliquer.
Cependant le principal risque ne réside pas tant dans ces pénalités, mais davantage dans des redressements arbitraires, reposant sur des informations parcellaires entre les mains de l'administration et donc susceptibles d'atteindre des montants particulièrement élevés.
Et de surcroît, cette pénalité resterait due même si l'entreprise demeure déficitaire après redressement et n'a pas d'impôt sur les sociétés à verser.
Une documentation étoffée sur la société et sur son groupe
Deux catégories d'information sont requises :
Si le projet de loi précise le contenu de la documentation, en revanche il n'impose pas de format particulier, ce qui laisserait une certaine marge d'appréciation aux entreprises quant à la façon de présenter la documentation.
Initier dès maintenant le chantier
La constitution d'une documentation est un exercice généralement lourd susceptible de s'étaler sur plusieurs mois. Or les nouvelles obligations de documentation seraient applicables dans le cadre de contrôles fiscaux relatifs à des exercices ouverts dès le 1er janvier 2010, soit pour des contrôles fiscaux qui interviendront à compter de 2011.
Il est donc recommandé d'anticiper l'application des nouvelles règles en réfléchissant dès maintenant aux modalités de mise en place d'une documentation.
Elaborer une cartographie des flux intragroupes
Les entreprises ont tout intérêt à définir le périmètre des flux à documenter en distinguant le cas échéant les flux importants et les flux avec des enjeux moindres. Ainsi, le groupe sera en mesure de calibrer le niveau de détail de la documentation en fonction de l'importance des transactions intragroupes.
Mettre en place une équipe pluridisciplinaire
L'élaboration de la documentation implique la participation de personnes issues de plusieurs fonctions de l'entreprise. Quelques exemples : le service juridique fera l'inventaire des contrats entre les sociétés, le département comptable s'assurera de la disponibilité des factures et autres justificatifs des transactions, le service de contrôle de gestion mettra à disposition des analyses de marge par entité, etc.
Intégrer la mise à jour et le suivi de la documentation dans les procédures de contrôle interne
La documentation doit être mise à jour notamment lors des changements dans les flux intragroupes, des modifications des prix de transfert, à la suite de restructurations impactant les activités des entités et leurs relations, etc.
Elaborer une documentation générique pour réduire les coûts
Dans de nombreux pays de l'OCDE, les dispositions réglementaires en matière de documentation de prix de transfert sont globalement comparables. Ainsi, une documentation générique ou
« Master file » peut être établie dans un premier temps par le groupe et adaptée localement ensuite par chacune des sociétés du groupe.
Outre une réduction des coûts, cette approche assure la cohérence de l'ensemble de la documentation du groupe.
Ce dispositif marque certes un renforcement de l'arsenal législatif mais présente des avantages indéniables :
En conclusion, les nouvelles règles de documentation renforcent l'arsenal législatif dont dispose l'administration pour s'assurer que les prix de transfert sont des prix de marché.
Plus que jamais, il est donc important de ne pas attendre un contrôle fiscal pour mettre en place une documentation justifiant les prix de transfert. Il conviendra de réfléchir à une approche limitant les coûts, par exemple à travers une documentation générique adaptable localement, et en calibrant la documentation en fonction de l'importance des transactions.
Une telle démarche relève de la bonne gestion et devrait permettre de limiter les risques de redressement en cas de contrôle.