Économie et Entreprise :

en quoi les économistes sont utiles ?

Serge Villepelet, président de PricewaterhouseCoopers France, à l'université du MEDEF, le 3 septembre 2009

Aujourd'hui force est de constater une confusion entre « économistes » et « prévisionnistes ».

L'économiste est un scientifique qui étudie le passé et essaie d'en tirer des leçons et des règles. Pour mémoire, Maynard Keynes par exemple a publié ses travaux après 1929 et pas avant. Il a d'ailleurs perdu beaucoup d'argent en bourse quand il a voulu jouer les prévisionnistes.
La science économique dégage les grandes lois du monde social et à travers ces fondamentaux met à notre disposition une grille d'analyse des situations données. Le rôle des économistes, en tant que détenteurs de cette connaissance, a tout son sens.
Il est regrettable qu'il existe dans notre pays un véritable désamour empêchant de faire la part entre les prévisions économiques hasardeuses et les leçons utiles de la science économique.

Réconcilier les Français et l'économie est donc un enjeu majeur, car il s'agit d'un frein à l'évolution de notre modèle et à une sortie de crise durable.
En la matière, les chefs d'entreprise, peut-être plus encore que les économistes, ont un rôle à jouer.

Dès la fin août, certains quotidiens titraient en première page : Peut-on enfin croire à la sortie de crise ?

Plus loin trois commentaires d'économistes.
  • On a tout d'abord dans le rôle de l'optimiste un économiste d'une grande banque qui nous dit en substance : « Depuis le printemps on observe une stabilisation des économies américaine et européenne (..) C'est un vrai changement de tendance (..) On observe d'ailleurs des deux côtés de l'Atlantique une recrudescence des commandes des entreprises et une baisse de leurs stocks. C'est plutôt bon signe… »   
  • Dans le rôle du prudent, un directeur d'Institut : « La question est de savoir si la croissance va être assez forte pour nous permettre de regagner le terrain perdu par cette crise ».
  • Et enfin dans le rôle du pessimiste, l'économiste d'un grand observatoire : « Il est beaucoup trop tôt pour parler d'une reprise (..) Les entreprises ont encore beaucoup trop de machines et d'équipements par rapport à la demande (..) Le chômage va augmenter jusqu'à la fin de 2010 et cela finira par avoir un impact sur la consommation ».

Les économistes ne sont pas des prévisionnistes.

Je développe cet exemple car il illustre bien le malaise qui entoure le discours des économistes. Comment peut-on avoir des avis si divergents à partir d'une situation donnée ? Comment des experts peuvent-ils à ce point produire des analyses si éloignées ?

Plusieurs hypothèses :

  • Ils partagent la même information mais ne partagent pas les mêmes intérêts. Pour être clair : un établissement financier a certainement plus intérêt qu'un observatoire à produire des anticipations optimistes pour préparer l'avenir.
  • Ils partagent la même information mais celle-ci est parcellaire, incomplète. Du coup, elle se prête à des interprétations divergentes.
  • Ils n'ont pas la même information mais en l'occurrence, cette hypothèse n'est pas plausible puisque toutes les données commentées sont du domaine public.

Ces divergences analytiques jettent un trouble sur leur pertinence et surtout, sur leur caractère scientifique. Rappelons ce qu'est une science telle que l'a définie par exemple Karl Popper : Une discipline est scientifique si elle confronte ses hypothèses à l'épreuve des faits, si les théories qu'elle émet sont réfutables par l'expérience.
Les analyses ci-dessus n'ont à ce titre pas grand chose de scientifique. Tout au plus sont-elles politiques voire idéologiques.
Une chose est sûre, en tant que chef d'entreprise et surtout en tant qu'observateur privilégié de la vie des sociétés puisque nos équipes sont quotidiennement dans l'intimité de leurs comptes, je suis incapable, de vous dire de quoi demain sera fait, si la sortie de crise sera en juin 2010 ou en septembre 2013, si elle s'annonce en V ou en U, si la hausse du chômage va s'interrompre demain etc.
Les chefs d'entreprise sont, sur ce point, unanimes : la vertu cardinale en cette période inédite est l'humilité bien plus que la prédiction.

Mais revenons à notre sujet sur l'utilité des économistes. Pour bien appréhender ce sujet, il faut se mettre d'accord sur la définition de « l'utilité ».

  • Si utilité est synonyme de prédiction, alors les économistes ne servent pas à grand-chose, tout au plus à remplir les pages des journaux et à alimenter la peur au travers de scénarios improbables. Fatalement, au travers de la multiplicité des analyses, certaines s'avèrent rétrospectivement justes ou du moins, proches de la réalité, mais ce poker menteur est-il vraiment intellectuellement satisfaisant ?

On observe aujourd'hui une confusion entre « économistes » et « prévisionnistes ». L'économiste est un scientifique qui étudie le passé et essaie d'en tirer des leçons et des règles. Keynes par exemple a publié ses travaux après 1929 et pas avant. Il a d'ailleurs perdu beaucoup d'argent en bourse quand il a voulu jouer les prévisionnistes.

  • Si utilité est synonyme de grille d'analyse d'une situation donnée, en revanche le rôle des économistes retrouve alors tout son sens.

Car si chaque situation historique est par nature insolite, il arrive que l'histoire resserve plusieurs fois le même plat. A ce titre, évoquer Keynes pour réfléchir à une politique de sortie de crise s'avère tout à fait pertinent.
Mais la question sur « l'utilité » des économistes est-elle vraiment la bonne ? Jeter l'opprobre sur une profession, n'est-ce pas finalement entrer dans une logique stérile de boucs émissaires ?

Il faut réconcilier les français avec l'économie.

Chacun a sa responsabilité dans la situation actuelle et les économistes, comme les autres acteurs doivent profiter de l'opportunité pour se remettre en cause, faire preuve de moins de certitudes et revoir leurs méthodes de travail.
En la matière, il semble que l'indépendance notamment soit une qualité indispensable.
Mais au-delà de la question de l'utilité ou de la responsabilité des économistes et des autres acteurs se profile la question du désamour (on peut même parler de haine) entre les Français et l'économie.
Cette incompréhension existait avant la crise. Elle ne fait que grandir. Et là encore, les responsabilités sont partagées : manque de transparence, manque de communication sur la réalité de nos activités et de nos actions, apprentissage tardif de l'économie chez nos étudiants, enseignement très parcellaire de la science économique (la grille de lecture marxiste est bien souvent la seule proposée aujourd'hui encore à nos lycéens) et bien sûr aussi, discours à géométrie variable des économistes.
Les Français ont tous lu un jour Voltaire ou Rousseau, mais pour la grande majorité Ricardo ou Adam Smith ne sont au mieux que des noms de rue énigmatiques.

Réconcilier les Français et l'économie est un enjeu majeur car il s'agit d'un frein à l'évolution de notre modèle et à une sortie de crise durable. En la matière, les chefs d'entreprise, peut-être plus encore que les économistes, ont un rôle à jouer.