Développement durable

Sylvain Lambert, Associé au département d'audit et de conseil en Développement Durable, PwC.

Le développement durable est devenu en quelques années un sujet majeur, notamment grâce aux actions récentes des politiques. Revers de la médaille, l'omniprésence de ce sujet amène parfois à un phénomène de rejet du « vert » utilisé à tout va.

Or, certes majeure, la dimension environnementale n'est pourtant pas le coeur du sujet. Elle en est une conséquence visible, plus facile à traiter que les vrais enjeux qui eux relèvent plus de la vision politique, stratégique et économique : il s'agit d'assurer à l'homme un développement durable sur sa planète, c'est-à-dire concilier croissance démographique et ressources finies. Vaste programme !

Comment le dirigeant d'entreprise peut-il à son niveau intégrer le développement durable dans sa stratégie ? Il s'agit de construire une pyramide sur plusieurs strates interdépendantes :

  • gouvernance : durabilité par l'éthique et la transparence,
  • ressources humaines : pérennisation par une gestion responsable des collaborateurs,
  • gestion des opérations : respect des fournisseurs et limitation des impacts environnementaux directs de l'activité,
  • nouveaux produits ou services : innovation et développement par l'éco-conception,
  • responsabilité sociétale : ouverture de l'entreprise à la société civile.

Pour le dirigeant, il ne s'agit pas de sauver la planète mais peut-être de « sauver » ou du moins faire durer son entreprise…

Quels sont les vrais enjeux du développement durable, au-delà de la protection environnementale ?

Le carbone a mis en partie sous une chape de plomb les réelles problématiques du développement durable.
Mais en partie seulement, car si on ne peut pas que parler de carbone pour traiter l'ensemble des questions environnementales (il reste des sujets comme l'eau, la biodiversité, les déchets, …), la question du CO2 a eu le double avantage de traiter d'un sujet majeur pour la planète et aussi de rendre concrète, pour le plus grand nombre, la problématique de la responsabilité des générations actuelles vis-à-vis des générations futures.

Le point de départ est en fait l'explosion démographique sur une planète finie où le modèle économique libéral est la référence.
Quel est le sujet, si l'environnement n'est qu'une conséquence ? Le point de départ, celui qui déclenche tout, est la démographie planétaire. Ou plutôt l'explosion démographique dans un espace borné, mais aussi limité physiquement en termes de ressources.
Cette explosion s'accompagne d'une recherche forcenée et compréhensible d'un développement économique dont le seul modèle disponible aujourd'hui, et visé par la plupart des pays accédant rapidement à la richesse, est le modèle libéral des pays développés. Et pourtant, on sait qu'il faut les ressources de plusieurs planètes pour subvenir aux besoins d'une économie comme la nôtre. Ne pouvant réguler de façon réaliste la démographie, c'est l'autre élément de l'équation qu'il faut modifier, c'est-à-dire le modèle économique.
Au-delà de ses conséquences dramatiques, la crise économique a fait dire à certains qu'il fallait moraliser l'économie, repenser le système et mettre l'économie au service de l'homme et non de l'économie pour de l'économie. Il semblerait aujourd'hui que ces belles déclarations appartiennent au passé et que l'aspiration soit de revenir au « modèle d'avant » plutôt que d'en imaginer un nouveau.

Pour un réel développement durable de l'homme sur la planète, la démographie ne pouvant être régulée, c'est le modèle économique qu'il conviendrait de changer, réforme ne pouvant être réalisée que par une décision politique.
C'est à ce stade que la dimension politique arrive au milieu de la scène. En effet, la réforme économique indispensable pour aller vers un vrai développement durable passera nécessairement par une décision politique. Décision complexe car le champ temporel du développement durable n'est pas celui du politique, ni celui de l'entrepreneur …
On comprend donc que si l'on veut envisager un avenir acceptable pour les générations futures, ce sont avant tout les questions politiques (Quel système ? Quelle gouvernance ?) et économiques (modes de consommation, modes de production, fonctionnement des marchés, …) qui devront être traitées. De nos réponses à ces questions, découlera ou non la résolution des problématiques environnementales.

Pour un dirigeant, comment intégrer le développement durable dans la stratégie de l'entreprise, sans se limiter aux aspects environnementaux ?

Dans un domaine où le rôle de l'entreprise n'est pas, et ne peut pas être, de sauver la planète, une approche pour le dirigeant qui souhaite prendre en compte la dimension développement durable est de l'intégrer dans son analyse stratégique sans la cantonner exclusivement aux aspects environnementaux. Il convient d'avoir une vision concrète et opérationnelle de la question sans céder aux dérives communicantes et faciles.

En réalité, une véritable approche stratégique du développement durable est comparable à une pyramide construite sur plusieurs strates interdépendantes sans lesquelles l'assemblage ne tient pas :

  • Gouvernance : comment parler de durabilité si la transparence et l'éthique ne sont pas garanties ? Assurer une durabilité de l'activité aux actionnaires passe par la mise en œuvre des règles et pratiques internationales en terme de gouvernance, et par la définition des règles comportementales individuelles et professionnelles au travers de codes éthiques.
  • Gestion des ressources humaines : avant de parler de la planète, pourquoi ne pas commencer d'abord par gérer correctement les personnes dont on est directement responsable ? Comment pérenniser une entreprise sans ses collaborateurs ? Des questions comme la gestion de l'employabilité, de la diversité, de la qualité de vie au travail sont aujourd'hui les enjeux prioritaires dans ce domaine.
  • Gestion des opérations : comment être responsable dans sa gestion quotidienne vis-à-vis des fournisseurs et autres partenaires … ? Les fournisseurs d'une entreprise sont au premier rang des partenaires sans lesquels l'entreprise ne peut assurer son développement. Les sujets relatifs à la gestion des droits de l'homme et du travail chez les fournisseurs sont bien sûr à aborder. Cependant, la première règle du respect des fournisseurs réside dans la transparence des clauses contractuelles et la qualité des délais de paiement. Enfin, la gestion environnementale des opérations, plus ou moins significative selon l'activité (très importante dans la chimie, moins dans les services par exemple) est aussi un élément clé tant pour la gestion des risques que pour l'optimisation des processus.
  • Développement des produits et services : pourquoi s'attacher à développer uniquement des gammes dites vertes alors qu'on pourrait également innover, intégrer des aspects environnementaux et sociaux dans la conception des produits et services ? Pourquoi ne pas passer véritablement à l'éco-conception (au sens large et pas uniquement environnemental) ? C'est ici le cœur du sujet. Autant sans les strates précédentes, il est impossible d'avoir une vision stratégique sur la question, autant cette strate permet au dirigeant d'améliorer la performance de son entreprise (gain de clients, meilleure rentabilité…), s'il est prêt à lancer des opérations de transformation et d'innovation. Des analyses à chaque stade du cycle de vie des produits ou services, en lien étroit avec des approches d'eco-conception, sont le réel moyen d'optimiser l'ensemble du portefeuille de produits ou services. Dans un second temps, cette démarche permet également de se préparer à la nouvelle réglementation qui demande de mentionner les caractéristiques environnementales sur les étiquettes des produits de grande consommation, applicable en 2011 en France (projet de loi Grenelle 2) et probablement dans d'autres pays.
  • Relations avec la société civile : pourquoi ne pas tisser des liens avec la société civile dans laquelle toute entreprise est intégrée et qui aujourd'hui est un acteur majeur des différents débats avec le monde politique et économique ? La difficulté consiste à identifier les bons relais car la société civile ne s'exprime pas de façon homogène et recouvre des réalités bien différentes. Cependant, on observe aujourd'hui que nombre d'entreprises intègrent dans leur communication, voire dans leur prise de décision, des échanges avec tel ou tel type de représentants de cette société (ONGs diverses, création de fondations d'entreprises, mise en place de démarche de mécénat de compétences, congés solidaires, …). Le principal point est de veiller à ce que ces activités se fassent en bonne logique avec le métier et les territoires d'action de l'entreprise afin de maximiser les effets positifs tant en interne qu'en externe.

Il semble probable aujourd'hui que l'amorce d'une prise de conscience ait eu lieu, mais elle est encore imparfaite, trop marquée par le « vert à tous crins ». Cela finit par masquer les enjeux réels, politiques et économiques, qui devront nous pousser à réformer profondément des fonctionnements que nous connaissons depuis très longtemps. La tâche n'est pas aisée, complexe, mais il ne faut pas oublier que la vraie question n'est pas de sauver la planète mais l'homme. La planète a déjà connu des ères glacières qui l'ont amené à perdre 90% des espèces vivantes. Nous vivons aujourd'hui sur cette même planète …

Le vrai développement durable doit amener les responsables politiques et économiques à se questionner sur leur vision de la croissance et de ses indicateurs, car au fond comme le pensent certains philosophes, la croissance est-elle la clé de la prospérité ?


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