Cette question a fait l’objet d’une Table Ronde lors de la Journée Fusions & Acquisitions le 9 juin 2009, organisée par Les Echos Conférences et PwC en partenariat avec Capital Finance et la DFCG avec :
Coordination de la Table Ronde :
Claude Lopater, Associé Responsable des Publications, PwC
Alain Calmé, Associé Responsable Strategy Group, PwC
Aucun doute l’impact de la crise sur le financement des opérations se caractérise par le retour de la primauté des relations de long terme avec les banques, et par davantage de discipline demandée aux emprunteurs (Dominique D’Hinnin). De quoi inciter à bien préparer ses dossiers et être prêt à fournir des informations régulières, précises et fiables (Noël Albertus). Mais dans la période qui démarre, les fonds du capital-développement sont stratégiques (René Ricol).
Bien que la période soit propice, il y a très peu de rachats d’entreprises en difficulté (Jean-Louis Grevet). Car les groupes d’une certaine taille hésitent devant leur complexité (DDH).
Et il y a de quoi ! Identifier, comprendre la source des difficultés et les besoins de trésorerie, diagnostiquer les risques,... le tout dans un temps très court, avec un accès limité à l’information (NA). En outre, peu d’investisseurs sont qualifiés dans le redressement de sociétés.
C’est un métier d’actionnaire industriel, à la différence des LBO (JLG).
Si un bénéfice est à espérer de la crise, c’est :
René RICOL
La majorité des entreprises viennent en médiation pour des difficultés de financement ou de trésorerie à court ou moyen terme. Pour autant, il est exact que plus le temps passe plus les situations sont complexes et les problèmes de bas de bilan en dissimulent parfois d’autres. Chaque fois que possible, nous essayons de trouver une solution qui soit à la fois une solution de confort par des concours bancaires complémentaires et une solution structurante pour la poursuite d’exploitation qui assure un équilibre du haut de bilan sans trop charger les frais financiers. Evidemment, nous avons un grand nombre d’opérations sur lequel les fonds d’investissements vont nous devenir très nécessaires. Je parle des bons fonds, ceux qui acceptent de rentrer en actionnaires minoritaires fidèles, dans la durée, pour aider l’entreprise à conforter ses capitaux propres, aider à challenger les stratégies et le management. Il y a là une ouverture qui se fait, et beaucoup d’entreprises à fort potentiel, intéressantes et qui jusqu’alors refusaient l’intervention d’actionnaires minoritaires vont aujourd’hui l’accepter, et ce sera couplé en même temps avec un soutien des banques.
Dominique D’HINNIN
En ce qui concerne les entreprises d’une certaine taille, il y a trois éléments principaux qui caractérisent la période actuelle :
Noel ALBERTUS
Cette nouvelle exigence évoquée par Dominique D’Hinnin nécessite que les entreprises apportent un soin tout particulier à la préparation des discussions avec leurs banquiers.
Même si les banques connaissent déjà les entreprises, le niveau d’information désormais requis est bien plus élevé qu’auparavant. Chacun des partenaires devra pouvoir justifier de la qualité du crédit et le défendre devant son comité. Celui-ci, dans une période où les allocations sont moins importantes, arbitrera vers le meilleur dossier.
Les entreprises doivent être prêtes à faire face à des interlocuteurs critiques envers ses prévisions et très sensibles aux due diligences déjà réalisées. Nous avons dans un certain nombre de cas concrets eu à faire à des interlocuteurs extrêmement bien préparés et allant bien plus dans le détail et la recherche d’arguments qu’ils ne le faisaient il y a encore quelques mois ; ceci est la conséquence directe d’une exigibilité et d’une sélectivité jusqu’alors inconnue des comités de crédit.
Il faut aussi être en mesure de prouver qu’il sera possible de fournir, de manière précise et fiable, des informations régulières sur le suivi de l’activité de l’entreprise.
Enfin, il faut donner des repères aux banquiers pour qu’ils puissent, sur la base des informations fournies, travailler sur leur cas bancaire ou business plans dégradés.
Par ailleurs, il faut aussi avoir en tête que le monde bancaire échange et communique de manière assez transparente puisque la seule façon de faire un deal est de former un club. (Contrairement aux dernières années où les banquiers étaient en concurrence pour souscrire la totalité des financements des entreprises avant de les revendre). Ceci explique le soin que les entreprises doivent apporter à leur communication et ne pas se laisser surprendre sur ce point particulier.
Pensez-vous que la période actuelle soit propice aux rachats d’entreprises en difficulté ?
Jean-Louis GREVET
Nous constatons effectivement qu’il y a eu très peu d’opérations effectuées depuis le début de la crise, voire depuis 2 ans… Alors qu’il y a beaucoup de situations d’entreprises en difficulté qui apparaissent depuis plus d’un an, voire dix-huit mois. Ce ne sont pas seulement des LBO qui sont en difficulté, ce sont des sociétés qui n’ont plus accès à la bourse, ou plus accès à leurs banquiers, pour financer leurs besoins de trésorerie.
Je crois que la réponse est que nous sommes dans un métier qui est un métier d’investisseur qui apporte des capitaux propres à des entreprises fragiles, qui n’est pas un métier de volume. A la différence du monde du LBO, très financiarisé, qui brasse des volumes. Le monde de l’investissement-capitaux propres pour des entreprises fragilisées est un monde, non pas d’artisanat mais de cousu main, où il faut se préoccuper de la situation des entreprises à recapitaliser sur du long terme, étant actionnaire en général pour des périodes de 5 à 7 ans, au minimum, périodes longues pour des investisseurs comme nous. Et il faut vraiment s’imprégner de la situation de l’entreprise, et tout cet environnement crée un besoin de beaucoup discuter, réfléchir et partager sur un projet de sauvetage d’une entreprise. Ce qui nécessite une concentration de l’investisseur sur le sujet, lui empêchant un nombre de transactions important.
Certains investisseurs diront que la crise nécessite de prendre du recul et de ne pas investir dans des sociétés qui ne vont pas bien, qui peuvent aller dans une mauvaise direction. Je pense que c’est un peu plus compliqué que cela, car lorsqu’une entreprise va mal, quelque soit le contexte économique, il faut consacrer du temps à la situation de l’entreprise et donc la vraie problématique, c’est qu’aujourd’hui il y a une vraie dichotomie entre le nombre d’opportunités qui se présentent, à cause de la crise, et le nombre d’investisseurs qualifiés à même d’absorber ce genre de situation.
René RICOL
Je crois que, d’une manière générale, la période actuelle est une période qui est propice à la prise de risques. Nous ne sortirons de la crise que si : l’Etat prend plus de risques, ce qu’il fait ; les banquiers prennent plus de risques, je m’en occupe ! mais aussi les entreprises prennent plus de risques. Donc c’est le moment pour chaque entreprise qui passe une période difficile, d’aller de l’avant, de penser redéploiement, de penser capacité à se développer, à aller sur des activités nouvelles. C’est celui aussi de se poser la question de la reprise d’une entreprise, qu’elle soit en difficulté ou pas. Mais ce que je ne voudrais pas, c’est que cela devienne la période des bonnes affaires. Bien sûr, il y aura des opportunités de reprise, des entreprises en difficulté, mais en tout cas, à la Médiation du Crédit, nous veillerons toujours à ce que les opérations se fassent dans des conditions fair-play, c’est-à-dire en s’appuyant sur les actionnaires sortants pour progressivement introduire des actionnaires d’avenir, en ayant des salariés qui sont complètement partie prenante, solidaires de ce qui se fait ; ce sont les meilleures chances de succès.
Il faut aussi bien comprendre qu’il n’y a pas que la question de la reprise ou du rachat.
Aujourd’hui, nous avons un ensemble d’entreprises en difficulté notamment dans certaines filières où la solution la meilleure qui s’impose, c’est celle du rapprochement avec une autre entreprise plus forte du secteur. Et nous pouvons aider l’entreprise du secteur plus forte à se mettre en position de reprise de l’entreprise plus faible. Evidemment, avec le souci qu’il n’y ait pas de casse en matière d’emploi. Il peut y avoir aussi l’arrivée de fonds, à la condition que nous soyons sur des valeurs raisonnables, qu’il y ait un montant en equity suffisant, qu’on ne fasse pas sans arrêt appel à des effets de levier de la dette senior, c’est-à-dire que nous soyons certains que les actionnaires auront la capacité dans la durée de soutenir l’entreprise. Et enfin que nous soyons sur des projets qui sont des projets de développement.
Dominique D’HINNIN
Les groupes d’une certaine taille hésitent beaucoup à racheter une entreprise en difficulté.
Pour deux raisons :
Noel ALBERTUS
Pour illustrer quelques difficultés évoquées par Dominique D’Hinnin :
Le sourcing est particulièrement délicat pour identifier des entreprises en difficultés à racheter, du fait de la confidentialité (sauf après cessation de paiement), mais cette situation est souvent tardive et non-optimale.
Ensuite, il convient de s’assurer qu’il s’agit d’une vraie opportunité de développement et pas d’un « piège » ! Pour ce faire :
Sans vouloir être exhaustif, voici quelques règles d’or lors d’une reprise d’entreprises en difficulté :
Et si un bénéfice est à espérer de la crise ?
René RICOL
Il faut le chercher dans un nouveau comportement que les fonds d’investissement doivent adopter.
Je suis pour l’accroissement de valeur, le fait que des gens gagnent de l’argent. Mais à condition que cet accroissement de valeur se fasse sur un accroissement de la valeur de l’entreprise, et non pas de la valeur de la participation. Il y a là une différence essentielle entre ces deux approches :
Dominique D’HINNIN
Je ne peux que souscrire aux propos de René Ricol.
Je me souviens toujours d’un dessin du dessinateur Pétillon, un très grand dessinateur, qui représentait deux hommes assis face à un PC. Le premier, les yeux rivés sur l’écran, dit : « j’ai fait fortune en 6 mois ! », et le second prend l’air soucieux et répond : « 6 mois, c’est long. »
Je pense que si un bénéfice est à espérer de la crise que nous traversons, c’est dans la revalorisation de la notion du temps : le temps industriel ne peut être l’immédiateté, l’impatience frénétique de la finance ne peut devenir la norme de l’économie.
Je crois que ce qui est important c’est que précisément on reprenne conscience de l’importance du temps dans la création de richesse.